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 <title>Observatoire de l&#039;imaginaire contemporain - binarité</title>
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 <title>Colonisation et sexualisation des jeunes filles</title>
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 <description>&lt;div class=&quot;field field-name-body field-type-text-with-summary field-label-hidden&quot;&gt;
    &lt;div class=&quot;field-items&quot;&gt;
          &lt;div class=&quot;field-item even&quot; property=&quot;content:encoded&quot;&gt;&lt;p style=&quot;margin-left: 360px;&quot;&gt;Les Occidentaux n’ont pas besoin de payer une police pour&amp;nbsp;&lt;br&gt;forcer les femmes à obéir, il leur suffit de faire circuler des&amp;nbsp;&lt;br&gt;images pour que les femmes s’esquintent à leur ressembler.&lt;br&gt;Fatema Mernissi&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref1_8qbmomq&quot; title=&quot;Le Harem et l’Occident, cité dans Florence Montreynaud, La publicité sexiste et ses effets pervers, novembre 2001. En ligne: http://www.lameute.fr/doc_analyses/texte1a.php3 (consulté le 4 janvier 2013)&quot; href=&quot;#footnote1_8qbmomq&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Lorsque l’on aborde un phénomène aussi complexe et hétérogène que le processus de sexualisation des jeunes, il est important de le comprendre et de le décortiquer en prenant garde de ne pas confondre ses origines, les valeurs qu’il sous-tend, ses mécanismes, ses impacts et la perception des personnes concernées. Par ailleurs, si ce phénomène est inégalitaire et induit de la violence, il convient d’identifier les facteurs qui le favorisent et ceux qui le neutralisent, afin de mettre en place des solutions de remplacement. La culture ultra-sexualisée des sociétés occidentales ou occidentalisées modernes s’inscrit dans une longue tradition patriarcale de contrôle du corps et de l’imaginaire des femmes et se caractérise, dans son état actuel, par une complicité accrue avec le système capitaliste.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Basé sur nos expériences de terrain en tant qu’intervenantes au Service de leadership du Y des femmes de Montréal et nos recherches critiques, cet article est l’occasion de révéler quelques-uns des mécanismes sexualisateurs présents dans les représentations culturelles, médiatiques et publicitaires ainsi que leurs liens avec les discriminations et les violences auxquelles les jeunes filles sont confrontées.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sexualisation: un processus historique de colonisation androcentriste&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Une socialisation différenciée&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La socialisation différenciée est le processus par lequel l’individu intériorise les normes sociales (place, rôle, droits, etc.), physiques (taille, poids, couleur, etc.), culturelles (référents, repères, valeurs, etc.) et comportementales (attitude, interaction, réaction, etc.) propres à l’identité sociale forgée par l’idéologie dominante pour son sexe biologique. Cette attribution extérieure, en interaction avec l’itinéraire individuel, influence considérablement la personne. Nous rappellerons, aussi longtemps qu’il le faudra, qu’au milieu du siècle dernier Beauvoir écrivait déjà: «On ne naît pas femme, on le devient.» En Occident, les jeunes filles ont longtemps été écartées de l’éducation et ont bénéficié d’une socialisation à dominante érotico-domestique, ayant pour corollaires la soumission au père, au mari et au fils, et la reproduction. La majorité des modèles féminins conservateurs toujours présents au 21e siècle relèvent de cette constante modalité tridimensionnelle: aimer, prendre soin des autres (l’épouse, la mère, l’aidante naturelle) et s’occuper du foyer (la domestique ou la maîtresse de maison). Aujourd’hui, la socialisation des filles occidentales se différencie surtout par la sexualisation dont elles sont à la fois victimes et productrices. D’une part, ces mécanismes de sexualisation, de restriction identitaire à un capital sexuel hétéronormé leur préexistent: la sexualité féminine, lorsqu’elle est mise en scène dans l’industrie médiatique et culturelle, l’est selon des canons hétérosexuels masculins. D’autre part, les filles contribuent, par le biais de leurs pratiques de consommation (vêtements, musique, etc.) et de leurs comportements (maquillage, passivité, allures et attitudes hyper féminines, poses &lt;em&gt;sexys &lt;/em&gt;sur les réseaux sociaux, etc.) à légitimer cette sexualisation, à la soutenir et à la renforcer. Selon nous, cette transformation peut être vue comme l’un des premiers pas vers l’exploitation sexuelle de leurs corps. En passant par l’instrumentalisation de l’image des femmes, par sa marchandisation, son contrôle et son exploitation sexuelle et misogyne, la sexualisation s’inscrit au rang des archétypes d’un traitement social inégalitaire et discriminatoire qui force les filles, de plus en plus jeunes, à l’internalisation de normes «correctives»&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref2_xt1sp52&quot; title=&quot;Une femme doit se corriger en permanence car elle ne sera jamais assez belle, assez maigre, assez épilée, assez bonne mère, etc.&quot; href=&quot;#footnote2_xt1sp52&quot;&gt;2&lt;/a&gt; et à leur cloisonnement à des rôles et «choix» limités.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Si à la naissance nous sommes tous et toutes des êtres sexués, personne ne naît sexualisé. La sexualisation est un processus extérieur à la personne, laquelle va éventuellement renforcer les attentes qui lui sont adressées selon son sexe. Dans les dernières années, cette sexualisation a été produite massivement par les publicitaires, suivis de près par l’industrie culturelle de masse et celle du divertissement. La culture sexualisée, hypersexualisation ou pornographisation, correspond à ce phénomène social et se caractérise par une surabondance de thématiques sexualisées dans les médias et dans les relations interpersonnelles (Attwood, 2006). La sexualisation précoce découle, pour sa part, de cette invasion de l’espace public par les stratégies de marketing qui le saturent avec une vision restreinte de la sexualité ciblant et sexualisant même l’univers des tout-petits (Goldfarb &amp;amp; Tardieu-Bertheau, 2010).&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Les rapports sociaux de sexe sont encore inégalitaires au Québec en 2011, les femmes continuent d’être moins payées que les hommes, d’être plus souvent violées et agressées, et les fillettes continuent de se voir offrir des lieux &lt;em&gt;d’agentivité &lt;/em&gt;restreints. D’ailleurs, le gouvernement reconnaît dans son plan d’action 2011-2015 &lt;em&gt;Pour que l’égalité de droit devienne une égalité de fait &lt;/em&gt;que:&lt;/p&gt;&lt;p style=&quot;margin-left: 40px;&quot;&gt;[l]a sexualisation de l’espace public (ou hypersexualisation) renforce la vision stéréotypée des rapports hommes-femmes dans l’opinion populaire. Ce phénomène inquiète particulièrement vu ses conséquences sur les rapports amoureux des jeunes: précocité des relations sexuelles, pratiques sexuelles inspirées de la pornographie, mode vestimentaire qui sexualise même les très jeunes filles, obsession de l’image corporelle. (CSF, 2010: 4)&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Avant cela, l’Association américaine de psychologie (APA, 2007) avait déjà émis un avis de mobilisation et de sensibilisation autour des problématiques de santé mentale et sexuelle engendrées par la sexualisation des jeunes et des enfants.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;La sexualisation: un système de valeurs&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;En tant qu’artéfact, industrie lucrative et modèle culturel, la sexualisation de l’espace social est le reflet de certaines valeurs androcentristes et participe de l’ordre social dominant. Les normes sexistes qu’elle induit normalisent des inégalités et des violences contre les femmes et les filles en ne proposant qu’un éventail réduit de référents et de modèles relatifs à l’univers féminin. Tel un serpent se mordant la queue, les discours capitalistes et misogynes tentent de justifier l’érection de la valeur &lt;em&gt;sexy&lt;/em&gt; au rang des besoins essentiels. Or, pour les filles, il s’agit plutôt d’une stratégie récupérée à l’intérieur d’un cadre d’options limitées, pour répondre à leurs besoins de connexion et de valorisation : être reconnues, considérées, visibles aux yeux du monde.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;En outre, en tant que système de valeurs hégémonique, la sexualisation est une forme de colonisation. Elle est une prescription imposée qui encourage les femmes, dès le plus jeune âge, à adhérer à des modèles réducteurs, souvent irréalistes. Celles qui résistent à cette injonction courent le risque d’être stigmatisées, socialement peu acceptées, taxées d’anormales, de se voir complètement rabattues dans l’ordre hiérarchique ou encore d’être des «&lt;em&gt;nobody&lt;/em&gt;» (ni remarquables, ni remarquées), comme disent les jeunes avec lesquelles nous travaillons. Plus qu’une suggestion, la sexualisation est la normalisation d’une image sociale et d’un mode de vie; elle est à la fois subordination et modification de la perception que l’individu a de ses propres besoins et de ceux des autres. Elle englobe plusieurs formes de violence.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;De l’invisibilité politique et historique à la surexposition sexuelle&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Les femmes et les jeunes filles sont passées d’une invisibilité politique et historique portée par le patriarcat à une surmédiatisation et une surexploitation de leur image sexualisée. Dès les années 1920, les visages et corps des vedettes sont utilisés comme signe, «marque», pour vendre des produits à grande échelle. Aux injonctions d’amour, de soins et de soumission, se sont ajoutées celles de la désirabilité et de la disponibilité sexuelle ainsi que celles de la transformation du corps des femmes en valeur symbolique ou en produit consommable. Le concept de la consommatrice adolescente est élaboré pendant le boom démographique qui suit la Deuxième Guerre mondiale, dans une volonté de développer des nouveaux marchés. La stratégie utilisée consiste en la création d’un&lt;em&gt; style de vie adolescent&lt;/em&gt; et la manipulation des insécurités des filles à partir de l’exploitation de leur désir légitime de reconnaissance et de visibilité (Cook, 2004). L’apparition du roman &lt;em&gt;Lolita&lt;/em&gt; de Vladimir Nabokov en 1955 a pour effet de cimenter dans l’imaginaire collectif la représentation des jeunes adolescentes en plein développement physique comme d’irrésistibles nymphettes manipulatrices d’hommes (Goldfarb, 2009). Dans les années 1990, alors que l’industrie pornographique est en pleine expansion, le mouvement musical et culturel initié par les groupes punks féministes rassemblés sous le nom de Riot Grrrls défrayait la chronique. Des milliers de jeunes filles se reconnaissaient dans leur critique des modèles traditionnels de féminité et dans leur volonté de réinventer leur liberté et de mettre en valeur leur créativité. Cinq ans plus tard, cette rébellion était récupérée et dénaturée par le plan de marketing du &lt;em&gt;Girl power&lt;/em&gt;, massivement réintroduit par les fameuses &lt;em&gt;Spice Girls&lt;/em&gt;, cinq archétypes de fantasmes masculins, des filles affichant une liberté néolibérale: être consommatrices, &lt;em&gt;sexys&lt;/em&gt; et amoureuses ! À partir des années 2000, la catégorie nommée &lt;em&gt;tweens&lt;/em&gt; (8-12 ans) est développée et les enfants commencent à être ciblés comme consommateurs. En 2011, le marketing cible les petites filles dès la naissance et les sexualise de plus en plus tôt. La sexualisation des fillettes, et même des poupons, est donc en train de devenir omniprésente dans l’univers référentiel collectif.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Aujourd’hui, qu’elles soient ouvrières, cols roses, vedettes dans l’industrie du divertissement ou encore reines des produits de beauté; que leurs corps dénudés soient utilisés pour vendre des produits correcteurs ou amincissants que d’autres femmes,&lt;em&gt; imparfaites&lt;/em&gt;, seront encouragées à consommer; qu’elles soient des danseuses «chaudes et ouvertes» entourant un homme incarnant un pimp (proxénète) dans un clip vidéo dont il récoltera les profits; les femmes ne semblent avoir comme pouvoir que celui de s’adapter à l’injonction sexuelle, et comme latitude, que celle de tirer «avantage» d’une situation désavantageuse. La popularité de ces produits culturels que représentent les chanteuses et les performeuses &lt;em&gt;sexys&lt;/em&gt; comme Beyoncé, Britney Spears ou encore Niki Minaj, coïncide, faut-il le réaliser, avec la résurgence d’un ressac antiféministe. Ainsi, alors que les femmes continuent d’être discriminées et exposées, l’idéologie dominante cherche à faire croire qu’il n’y a plus qu’un seul combat à mener: celui de la performance individuelle et de la &lt;em&gt;sexytude&lt;/em&gt;&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref3_38d1usf&quot; title=&quot;Nous avons inventé ce terme pour décrire le comportement normatif soutenu et encouragé par la société patriarcale qui ordonne, organise et/ou oriente la féminité (publique et intériorisée) autour de la notion «sexy».&quot; href=&quot;#footnote3_38d1usf&quot;&gt;3&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;On peut ainsi distinguer une contradiction profonde à l’intérieur du phénomène de la sexualisation contemporaine: elle est une norme restrictive qui est malgré tout présentée comme une forme de libération des femmes et d’affirmation de soi. En plus de répondre à des intérêts sexistes et patriarcaux, elle est ainsi devenue une des armes privilégiées du capitalisme. Autrement dit, la sexualisation est le produit d’une idéologie conservatrice et consumériste, mais elle est également ce qui la produit (Boulebsol &amp;amp; Goldfarb, 2010). De là l’importance d’être vigilants-es face au décalage qui existe aujourd’hui entre des accords de principe (reconnaissance de l’égalité et de l’équité entre les femmes et les hommes) et les réalités organisationnelles, économiques et sociales qui, au jour le jour, sont responsables du renforcement d’écarts entre les sexes qui, au demeurant, ne cessent d’être banalisés.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Hypersexualisation: industries culturelles de masse et publicités sexistes dans l’espace social&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Les représentations sociales forgées par les stratégies marketing et commerciales des industries culturelles et publicitaires, assument aujourd’hui le rôle de leviers essentiels de la socialisation différenciée. Par le biais d’un sexisme ordinaire, elles contribuent activement à la production de représentations limitées et régulièrement dégradantes de l’image et du rôle des femmes. Sexiste et souvent raciste, la sexualisation laisse très peu de place à d’autres modèles d’identification et envahit, surtout par le biais de la publicité, l’espace social. Ainsi, il n’est pas rare de voir dans la même journée une femme presque nue ou en position porno-suggestive sur un autobus pour vanter un parfum; en quatrième de couverture d’un magazine, pour promouvoir des vêtements que manifestement elle ne porte que peu; sur l’emblème d’un restaurant se prétendant «sensuel»; ou encore lors d’une publicité télé pour un hamburger aussi «délicieux» qu’une femme, semble-t-il. En 2008, le Conseil du statut de la femme déposait son rapport «Le sexe dans les médias: obstacles aux rapports égalitaires» et tentait de sensibiliser dirigeants et population sur les dangers du sexisme médiatique, de son imbrication dans l’imaginaire collectif et de sa contribution aux pratiques individuelles inégalitaires. Lorsque l’on sait qu’aux États-Unis, les jeunes âgés de 8 à 18 ans passent, chaque jour, en moyenne 7 heures et 38 minutes devant un écran (Kaiser Family Foundation, 2010), il y a lieu de s’inquiéter des contenus qui leur sont proposés et de leurs impacts potentiels. Par exemple, on sait que dans les films émanant d’Hollywood, près de 40% des adolescentes, comparativement à 6,7% des adolescents, sont habillées de vêtements sexualisés et que ce pourcentage dépasse ce qui a été observé dans le cas des jeunes femmes adultes par les auteurs de l’étude (Smith &amp;amp; Choueiti, 2011). Or, Descarries (2009), Bouchard &amp;amp; Bouchard (2003) et d’autres chercheures ont bel et bien démontré l’influence des médias sur la construction identitaire des jeunes. Rien, ici, n’est anodin.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Nous rejoignons McAllister (2007) qui évoque une «consommation spectaculaire intégrée»&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref4_gh6pz65&quot; title=&quot;Cette notion réfère à l’intégration de la marchandisation de produits très divers. Par exemple, l’apparition d’un film de Disney va aussi générer la production de poupées, des accessoires pour la chambre à coucher, des jeux vidéo, des gâteaux d’anniversaire, des livres pour les enfants et bien d’autres.&quot; href=&quot;#footnote4_gh6pz65&quot;&gt;4&lt;/a&gt; pour désigner l’ampleur et la diversité des stratégies commerciales déployées simultanément, un monstre qui avale les singularités et recrache une uniformisation déséquilibrée. Plus que des produits, ce sont en l’occurrence de véritables styles de vie qui sont achetés. De la même manière que l’apposition d’une marque connue apporte une valeur somptuaire ou symbolique à l’objet commercialisé, la juxtaposition de l’image d’une femme sexualisée à celle de l’objet semble garantir au client l’accès à ce genre de femmes ou, à la cliente, la possibilité de leur ressembler, sinon d’en devenir une. Dans tous les cas, la sexualisation apporte une plus-value puisqu’elle vend la disponibilité sexuelle des femmes et, de plus en plus, celle des jeunes filles.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Bref, au 21e siècle, la sexualisation passe essentiellement par l’exploitation sexuelle de l’image des filles et des femmes à des fins commerciales. Elle consiste à réifier le corps pour mieux l’exploiter, à valoriser l’apparence au détriment des compétences. Elle est un nouvel espace de domination pour des intérêts corporatifs (Agger, 2006). Ainsi, il y a lieu de reconnaître que le capitalisme entretient une complicité ou consubstantialité (Kergoat, 2001) avec d’autres systèmes discriminatoires comme le patriarcat, la sexualisation, le racisme ou le sexisme. Tous ont pour résultat de priver un groupe de leurs droits et d’attribuer des privilèges à un autre dans le but d’accroître ces mêmes privilèges, tout ceci à l’intérieur d’une structure de sens arbitraire imposée par la force et dressée comme norme et logique de vie. Prenons l’exemple des petites princesses de Disney, un sujet exploré par l’écrivaine Peggy Orenstein (2010) dans son livre &lt;em&gt;Cinderella ate my daughter&lt;/em&gt;. Après avoir mené une recherche exhaustive et de nombreux entretiens avec, entre autres, des psychologues, des historiennes et des parents, elle comprend l’impact négatif de la fixation des petites filles de trois à cinq ans sur les princesses de Disney. Lorsque l’univers des petites filles est envahi par plus de 25 000 produits rose bonbon sur le marché associés aux «princesses», les filles reçoivent le message qu’il s’agit là de la seule expression correcte de la féminité. En conséquence, leurs perceptions concernant leur place et leur rôle dans le monde et la conception de leur corps et de leur sexualité sont figées dans un moule unique taillé par et pour d’autres. Cette destinée monolithique risque de leur causer du tort, d’une part, parce qu’elle se caractérise par un sexisme habituel, que les femmes apprennent à tolérer et valoriser dès leur plus jeune âge, et d’autre part, parce qu’elle les condamne à une insatisfaction grandissante qui les conduira à toujours se corriger pour être aussi belles qu’une princesse et souvent à se conformer à cet idéal pour s’assurer de trouver un prince charmant. Ces mythes, bâtis sur la promotion de la dépendance affective et sur la défense du culte hétérocentriste de la masculinité, participent à tracer le sentier des rapports de sexe inégaux et de la domination masculine. Ainsi, les entreprises sexualisatrices continuent de s’enrichir sans prendre en considération les impacts négatifs, tant au niveau individuel que collectif, que leurs procédés entraînent, ni même les stéréotypes qu’ils nourrissent (Lamb &amp;amp; Brown, 2006).&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Production, diffusion et réception d’images, de produits et de messages sexualisés&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Les stratégies médiatiques et commerciales qui sont les leviers de cette sexualisation, soutiennent et renforcent les distinctions de genre déjà présentes dans l’espace social en orientant assez systématiquement l’identité masculine vers la conquête, la vigueur et le jeu, et l’identité féminine vers la séduction, les soins, l’apparence et les canons de beauté (être belle et désirable en tout temps). Inspirée des théories de Goffman (1979) et de Herne (1993), la Meute-MédiAction a développé, il y a quelques années, un atelier de sensibilisation au sexisme dans les médias&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref5_ek9b20n&quot; title=&quot;Cet atelier a été repris et documenté ultérieurement par le Y des femmes de Montréal dans son Guide d’accompagnement à la formation sur la sexualisation des jeunes (2009).&quot; href=&quot;#footnote5_ek9b20n&quot;&gt;5&lt;/a&gt;. Celui-ci propose une sémiologie de l’image qui analyse les codes distincts utilisés dans la mise en scène de photos: l’environnement, les actions, les mains, les vêtements, le corps, la position, le cou et la poitrine ainsi que le visage. Analysés à partir de cette perspective, on peut voir clairement que les messages transmis de façon répétitive par les images médiatiques sont entre autres: que les femmes sont perfectibles car elles ne sont jamais assez belles, qu’elles doivent être &lt;em&gt;sexys&lt;/em&gt;, qu’elles ont peu de valeur au-delà de leur apparence, qu’elles sont au service des produits et des désirs de l’homme.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Les représentations ultra-sexualisées des femmes et des filles fabriquées par les industries occidentales, aussi bien en tant que produit que vecteur de vente ou d’identification, ont de lourdes conséquences sur la vie sociale et les destins individuels. Ces images autorisent et révèlent à la fois des idéaux types différenciés selon les sexes, les classes et les ethnies, et des messages socialisants forts qui orientent les perceptions des personnes.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Représentations sociales et représentations mentales&amp;nbsp;&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le processus de sexualisation est actualisé par différents vecteurs. Le premier a lieu par l’entremise de la société: les valeurs dominantes et la culture communiquée par les médias signalent que les images sexualisées sont bonnes et dignes d’émulation. Le deuxième vecteur est d’ordre interpersonnel et a lieu quand les pairs, la famille et les autres encouragent une perception de soi en tant qu’objet sexuel. Le dernier vecteur passe par l’individu. L’auto-sexualisation se produit quand la désirabilité sociale d’un comportement et d’une apparence sexualisés encourage la poursuite de ces activités (APA, 2007).&lt;/p&gt;&lt;p&gt;L’auto-sexualisation ne résulte pas d’un trouble psychologique, bien qu’elle puisse avoir de sérieux impacts sur la santé mentale. Les filles ne naissent pas plus &lt;em&gt;sexys&lt;/em&gt; que les garçons. Elles ne sont pas plus prédéterminées qu’eux à la reproduction ni à l’offre de soins, mais elles sont éduquées pour se comporter ainsi afin de remplir les attentes sociales. Par ailleurs, si l’on tient compte du fait que les filles ne sont pas que des victimes passives de l’influence sociale et des pairs, mais aussi des productrices actives de leur vécu, le processus d’auto-sexualisation mérite d’être analysé plus profondément. Selon l’échelle de déduction d’Argyris (cité dans Senge, 1990), les personnes sélectionnent, sur la base de faits observables et d’expériences, certaines images et certains faits auxquels elles ajoutent du sens. À partir de ces significations, elles élaborent des hypothèses, puis tracent des conclusions. Par ce procédé, elles adoptent des croyances à propos du monde et de leur place dans la société et agissent en fonction de ces croyances et ce dans le but de satisfaire leurs besoins de compréhension. Ce processus va restreindre&lt;em&gt; l’agentivité&lt;/em&gt; et le libre arbitre des filles et des femmes.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Mannoni (2001) nous rappelle qu’il est possible de simplifier les niveaux d’interactions psychosociales du système des représentations en trois dimensions majeures de la vie collective et individuelle. En premier lieu, les représentations sociales: des informations qui influencent les individus, des produits historiquement et culturellement fabriqués (images extérieures porteuses de sens); ensuite, les représentations mentales: selon des facultés neurocognitives, issus des souvenirs, de l’imagination, des référents, des symboles, etc. (images intérieures porteuses de signification); enfin, les conduites sociales : selon un ordre établi et dominant qui est à la fois ce qui produit les représentations et le produit même de représentations mentales et sociales données. Pour Lameyre (1993), l’être humain «joue sur tous les claviers de la représentation mentale, son art consistant à choisir le plus pertinent dans la situation réelle ou imaginée où il se trouve» (cité dans Mannoni, 2001: 13). Quant aux représentations sociales, par l’intermédiaire d’images sexualisées accessibles au plus grand nombre, elles servent à délimiter la place attribuée aux femmes et constituent une entrave au développement de leur potentialité.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les modèles mentaux &lt;em&gt;sexualisants&lt;/em&gt; et leur impact sur les jeunes&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Colonisées dès leur plus jeune âge, plusieurs jeunes filles assimilent les préceptes sexistes et adoptent les stratégies valorisées par la culture que Levy (2005) nomme &lt;em&gt;raunch&lt;/em&gt; (vulgaire) sans avoir conscience ni des conséquences ni de la possibilité de faire autrement. Le culte du «&lt;em&gt;sexy&lt;/em&gt;» est lié à la consommation d’une image, pas au désir de connexion ou de plaisir sexuel. «&lt;em&gt;Hot&lt;/em&gt;» n’est pas selon Levy la même chose que «beau», qui a toujours été considéré comme quelque chose de valeur, puisque «&lt;em&gt;hot&lt;/em&gt;» signifie populaire, disponible et reconnaissante de toute attention envers son corps. Slater &amp;amp; Tiggemann (2002), parmi d’autres chercheurs, ont trouvé que les filles de douze ans accordent davantage importance sur leur apparence que sur leurs compétences. Si elles ne disposent pas d’autres modèles ou occasions positives de socialiser, comment peuvent-elles en tel cas se sentir «aimables», c’est-à-dire développer une bonne estime personnelle, sentir qu’elles méritent d’être aimées et appréciées indépendamment du degré de conformité avec les conduites sociales, et qu’elles sont aptes à entreprendre toutes sortes de projets intellectuels si elles le souhaitent? Influencées par une hégémonie dichotomique tantôt érotico-domestique, tantôt &lt;em&gt;sexy&lt;/em&gt;, les jeunes filles sont à la fois encouragées à se comporter comme des petites filles innocentes et simultanément à adopter des stratégies de &lt;em&gt;sex-duction&lt;/em&gt; (Boulebsol, 2010) pour obtenir légitimité et popularité, présentées alors comme les conditions ultimes de leur développement.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Sexualisation et identité personnelle&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Une condition préalable à l’auto-sexualisation est l’auto-objectivation, un processus par lequel les filles intériorisent et souscrivent à une perspective &lt;em&gt;objectivante&lt;/em&gt;. Selon Tolman (2002), les jeunes filles sont encouragées à adopter une apparence et un comportement &lt;em&gt;sexys&lt;/em&gt; avant de sentir l’émoi sexuel et d’avoir la capacité critique de prendre des décisions responsables quant aux risques de l’intimité sexuelle. En conséquence, leur identité repose sur le paraître, la domestication du corps et l’impératif «canonique» de beauté. Les intérêts intellectuels sont déplacés vers le «projet corporel» (Brumberg, 1998) et, dans certains cas, on note un recul scolaire. Les jeunes filles cherchent à devenir de &lt;em&gt;bons objets&lt;/em&gt; en se conformant aux standards proposés et en contrôlant la désirabilité de leur corps. Leurs propres désirs, leur santé, leur bien-être, leurs compétences et leur réussite passent alors au deuxième plan. L’auto-sexualisation et l’auto-objectivation peuvent provoquer honte, anxiété et dégoût de soi, car les filles n’arrivent que rarement à être à la hauteur des standards dominants. Malheureusement, les personnes honteuses vont se croire déficientes dans leur totalité et le sentiment d’insatisfaction à l’égard de leur corps peut mener à des diètes dangereuses ou à la chirurgie esthétique (implants mammaires, liposuccion, etc.) (Goldfarb, 2009).&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Sexualisation et violences interpersonnelles&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il n’est pas rare que la sexualité soit davantage perçue et aussi vécue par les jeunes selon des diktats externes plutôt que selon des orientations personnelles, internes, vouées à produire un plaisir ressenti. Codifiée par la&lt;em&gt; pornographisation&lt;/em&gt; sociale, qui transforme la fiction pornographique en «réalité», la sexualité devient une mise en scène servile qui banalise la violence sexuelle. De la même manière, pour plusieurs jeunes, la valeur de l’acte sexuel ne semble plus intrinsèque, mais associée au statut social symbolique qu’il peut conférer.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Les jeunes sous-estiment parfois les conséquences de l’activité sexuelle (Millstein &amp;amp; Halpern-Flesher, 2002) et il peut leur être difficile de considérer à la fois les risques de grossesse précoce, l’exposition à des infections transmissibles sexuellement et leur vulnérabilité dans le contexte de situations douteuses. Comme la précocité sexuelle est associée chez les garçons à une bonne estime de soi et chez les filles à une faible estime de soi (Garriguet, 2005), on peut concevoir aussi un lien entre sexualisation et violence interpersonnelle. Quelques études, dont celle de Escobar-Chaves et al. (2005), soutiennent d’ailleurs que plus la première relation sexuelle est précoce, plus les probabilités qu’elle se passe dans une situation coercitive sont élevées et les occasions de subir d’autres formes de violence deviennent plus fréquentes (Goldfarb, 2009).&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Lors de ses recherches de terrain auprès des enfants du primaire en Angleterre, Renold (2002) avait observé des jeunes garçons harcelant des filles sexuellement par le biais de commentaires sexistes, mais aussi par des gestes sexuels déplacés et inappropriés. Pour cette chercheure, les jeunes garçons font recours au harcèlement sexuel et à la violence dans la production de «masculinités hétérosexuelles hégémoniques». Les témoignages des jeunes filles qui ont participé à plusieurs de nos groupes de discussion confirment ses assertions. L’objectivation des filles commence très tôt dans leur vie, et ce indépendamment de leur comportement (Thorne, 1993). De plus, même si le patriarcat est un système qui octroie des privilèges aux hommes, ce sont parfois des femmes qui deviennent &lt;em&gt;les chiens de garde&lt;/em&gt; de ce système. Ceci est visible, entre autres, dans l’économie relationnelle à l’école où les filles se surveillent entre elles pour assurer une conformité mutuelle aux standards de désirabilité (Nichter, 2001). Celles qui menacent le &lt;em&gt;statu quo&lt;/em&gt; risquent d’être sexualisées de façon négative (Brown, 2008). Lors de nos focus groupes, par exemple, les jeunes filles ont évoqué fréquemment et avec angoisse la question de la réputation et leur peur d’acquérir une image de «putes», expression clairement péjorative dans leur bouche. En même temps, elles sont encouragées à adopter des comportements ouvertement sexuels. Elles doivent être innocentes et virginales et, simultanément, paraître expérimentées —mission clairement impossible. Pour atteindre une popularité enviable (capital symbolique important à l’école secondaire), elles doivent être sexys, poursuivre les garçons populaires (sportifs), être méchantes, en compétition avec d’autres filles, et rejeter les garçons qui ne sont pas populaires (Goldfarb, 2009).&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Or, contrairement aux prétentions de certaines théories, il s’agit de comportements encouragés par la culture et non d’un atavisme émanant de la nature des femmes. Les films destinés aux adolescentes offrent de très bons exemples de ce genre de production et de diffusion de stéréotypes. L’industrie du disque (musique, vidéoclips, performance, etc.) qui cible également les jeunes et qui fait partie de plus en plus de leur quotidien, contribue largement à la banalisation des référents et des comportements sexistes. Dr. Michael Rich, porte-parole de l’American Academy of Pediatrics, écrit à ce sujet:&lt;/p&gt;&lt;p style=&quot;margin-left: 40px;&quot;&gt;Ce genre de violence et de coercition dans les fréquentations et les relations sexuelles sont représentées dans la musique comme des comportements «normaux». Je vois une acceptation chez les adolescents —filles et garçons— de la nature de l’objectivation sexuelle prônée dans ce type de musique. Celle-ci véhicule l’idée qu’il est acceptable d’être utilisé sexuellement et sans engagement affectif. (Rich, 2005: 329-331 —notre traduction.)&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Leviers de prévention&amp;nbsp;&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;En 2011, une grande marque de pharmacie déposait dans une de ses vitrines montréalaises, sous le regard de tous et toutes, enfants comme adultes, des objets et des produits destinés manifestement à un public stéréotypé de petites filles (rose, cœur, maquillage, etc.) et sur lesquels trônait le lapin&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref6_gm647ul&quot; title=&quot;Le lapin, animal à connotation sexuelle, est représenté avec un nœud de papillon, signe à la fois de la masculinité (ce qui exclut les femmes du lectorat) et de la richesse (ce qui suppose que sexe et argent vont de pair).&quot; href=&quot;#footnote6_gm647ul&quot;&gt;6&lt;/a&gt; effigie de la marque Playboy, présage de la nature de la sexualité future de cette très jeune clientèle. Fondé en 1953, faut-il le rappeler, Playboy, d’abord un magazine dit «masculin» exploitant l’image de femmes nues, est devenu une véritable industrie capitaliste (édition, télévision, Internet, pornographie et produits dérivés) du «tout sexuel» au service de la domination masculine. C’est pour cette raison que plusieurs groupes se sont offusqués de la voir associée à des objets pour enfants ou plus exactement pour petites filles. À la demande de retrait de ces produits, la personne responsable des communications a répondu ainsi: «Sachez cependant que bien que ces produits portent l’effigie du lapin Playboy, ils n’ont aucune connotation sexuelle. Ces produits sont plutôt très ordinaires: parfum, coussin, etc.». Voilà une remarque qui en dit long sur le consensus contradictoire auquel les industriels nous invitent: bien que ce soit sexuel, cela ne l’est pas et ça serait aux filles de s’en rendre compte! Une idée récurrente et trop populaire dans certaines argumentations concernant les filles voudrait que celles-ci ne soient pas des victimes (au sens de discriminées), mais plutôt des agentes capables de négocier leurs identités en tout temps. À nos yeux et comme nous avons essayé de le montrer dans le présent essai, elles sont effectivement discriminées et négocient surtout leurs stratégies de résilience et d’adaptation à l’intérieur d’une société où l’idéologie néolibérale et patriarcale domine.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il nous faut donc donner des repères, des modèles, des occasions, des outils et des stratégies aux jeunes filles pour qu’elles puissent se forger une identité positive. À travers les programmes de prévention de la violence auprès des jeunes du Y des femmes de Montréal, nous avons compris que certaines d’entre elles manquent parfois de leviers pour une émancipation réelle. Elles ont également une propension à sacrifier une partie d’elles-mêmes pour répondre à des standards de désirabilité sociale et surtout, elles ne disposent pas toujours des outils et des stratégies pour répondre à leurs besoins, ni de modèles positifs variés auxquels s’identifier pour forger leur personnalité. Elles semblent prises au piège dans des espaces de restriction de leur&lt;em&gt; agentivité&lt;/em&gt; et dans des mécanismes inégalitaires de régulation sociale.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Une éducation sexuelle et affective adaptée à leurs besoins et à leur situation pourrait venir renseigner les jeunes, filles et garçons, non seulement sur les manières dont fonctionnent leurs corps, mais surtout sur les notions de relations interpersonnelles équitables, de plaisir, de respect ainsi que de conscience de soi et des autres. L’enseignement de l’histoire des rapports sociaux de sexe au secondaire serait un moyen de débanaliser certaines violences, d’inscrire l’histoire des femmes au rang des disciplines aussi importantes que celles des hommes et de permettre aux jeunes d’accéder à de nouveaux espaces d’identification.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Conclusion&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le pouvoir et l’&lt;em&gt;agentivité&lt;/em&gt; réels des femmes et des filles ne se mesurent pas à l’ampleur de leur «présence» dans les stratégies de marketing des industries culturelles de masse ou de l’espace socio-publicitaire. Tout comme ils ne se mesurent pas à leur &lt;em&gt;sexytude&lt;/em&gt;, à leur adaptation à une colonisation androcentriste ou encore à la mise en place de stratégies de résilience. L’égalité se mesure bien au contraire à la qualité de leur vie, à leur accès aux mêmes droits que toute autre personne, c’est-à-dire aux hommes. Et ce, quelle que soit leur communauté, et sans avoir à vivre de discriminations ou de violences. La diversité et la richesse des femmes ne sont pas représentées à leur juste valeur, mais selon une norme imposée comme prévalant sur les autres, c’est-à-dire: être &lt;em&gt;sexy&lt;/em&gt;.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;James Scott (1990) cite dans son livre &lt;em&gt;Domination and the Arts of Resistance &lt;/em&gt;un proverbe éthiopien: «Quand le grand seigneur passe, le paysan sage tire une profonde révérence et pète silencieusement» (notre traduction). Cette histoire nous rappelle avec humour que les humains ont besoin d’avoir une certaine influence sur leur environnement et inventeront ou trouveront toujours les moyens pour l’exercer. Même dans les conditions les plus difficiles de carence de pouvoir, les personnes tenteront d’occuper l’espace d’action —&lt;em&gt;l’agentivité&lt;/em&gt;— qui leur est laissé. Lorsque la société autorise la répétition &lt;em&gt;ad nauseam&lt;/em&gt; de l’idée selon laquelle le seul «vrai» pouvoir des filles et des femmes dépend de leur apparence et de leur sexualité, ces dernières auront tendance à vouloir occuper cet espace de pouvoir, alors perçu comme le seul choix ou comme une destinée naturelle.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Plus l’être humain est conscient et dispose de modèles d’identification et d’outils d’adaptation variés, plus il aura la possibilité de choisir réellement lequel de ces modèles ou outils correspond le mieux à ce qu’il veut, à ce qu’il est ou à ce qu’il veut devenir. De la même manière, les individus ont besoin de s’affilier, de répondre à leur besoin d’appartenance. Il est important de s’inscrire dans une histoire commune, de partager des référents, etc. Or, une jeune fille au Québec aujourd’hui doit fournir un effort particulier pour connaître l’histoire des femmes, qui est très peu enseignée dans les cursus scolaires généraux. Elle doit trouver des sources d’inspiration en dehors des médias traditionnels et dominants si elle veut croire qu’elle a d’autres possibilités d’épanouissement que celles d’être &lt;em&gt;sexy&lt;/em&gt;, aimante ou soignante.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Références&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;AGGER, Ben. 2006. &lt;em&gt;Critical Social Theories: An Introduction&lt;/em&gt;, Boulder, CO: Paradigm Publishers.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;AMERICAN PSYCHOLOGICAL ASSOCIATION. 2007. &lt;em&gt;Report of the APA Task Force on the Sexualization of Girls&lt;/em&gt;, Washington D.C.: American Psychological Association.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;ATTWOOD, Fiona. 2006. «Sexed Up: Theorizing the Sexualization of Culture»,&lt;em&gt; Sexualities&lt;/em&gt;, vol. 9, no 1, p. 77-94.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;BOUCHARD, Pierrette et Natasha BOUCHARD. 2003. &lt;em&gt;«Miroir, miroir...» La précocité provoquée de l’adolescence et ses effets sur la vulnérabilité des filles&lt;/em&gt;. Les cahiers de recherche du GREMF 87, Groupe de recherche multidisciplinaire féministe, Québec: Université Laval.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;BOULEBSOL, Carole. 2010. &lt;em&gt;La socialisation des filles : un facteur de risque?&lt;/em&gt;, Symposium féministe annuel de l’Université McGill.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;BOULEBSOL, Carole et Lilia GOLDFARB. 2010. «Penser la sexualisation: de l’économie de réflexion au renforcement des discriminations», dans &lt;em&gt;Luttes, oppressions, rapports sociaux de sexe&lt;/em&gt;, sous la dir. de Francine Descarries et Richard Poulin, Nouveaux Cahiers du socialisme, no 4, automne, p. 236-250.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;BROWN, Louise. 2008. &lt;em&gt;Girls Candid about Sex Harassment&lt;/em&gt;. Thestar.com. En ligne: &lt;a href=&quot;http://www.thestar.com/News/GTA/article/297971&quot;&gt;http://www.thestar.com/News/GTA/article/297971&lt;/a&gt; (consulté le 12 janvier 2012)&lt;/p&gt;&lt;p&gt;BRUMBERG, Joan J. 1998. &lt;em&gt;The Body Project: An Intimate History of American Girls&lt;/em&gt;, New York: First Vintage Books.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;COOK, Daniel. 2004. &lt;em&gt;The Commodification of Childhood: The Children’s Clothing Industry and the Rise of the Child Consumer&lt;/em&gt;, Durham &amp;amp; London: Duke University Press.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;COMITÉ AVISEUR SUR LES CONDITIONS DE VIE DES FEMMES AUPRÈS DE L’AGENCE DE DÉVELOPPEMENT DE RÉSEAUX LOCAUX DE SERVICES DE SANTÉ ET DE SERVICES SOCIAUX DU BAS-SAINT-LAURENT. 2005. &lt;em&gt;Avis sur la sexualisation précoce des adolescentes et ses impacts sur leur santé&lt;/em&gt;. En ligne: &lt;a href=&quot;http://sisyphe.org/IMG/pdf/Avis_sexualisation1.pdf&quot;&gt;http://sisyphe.org/IMG/pdf/Avis_sexualisation1.pdf&lt;/a&gt; (consulté le 4 janvier 2013)&lt;/p&gt;&lt;p&gt;CONSEIL DU STATUT DE LA FEMME, 2010. &lt;em&gt;Cahier de consultation: Pour que l’égalité de droit devienne une égalité de fait. Vers un deuxième plan d’action gouvernemental pour l’égalité entre les femmes et les hommes&lt;/em&gt;, Québec: le Conseil.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;________. 2008. «&lt;em&gt;Le sexe dans les médias : obstacles aux rapports égalitaires&lt;/em&gt;», Québec: le Conseil.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;DESCARRIES, Francine. 2009. «Stéréotypes sexuels et publicité sexiste : le sexe vend bien!», Actes de la conférence &lt;em&gt;Jeunes, médias et sexualisation&lt;/em&gt;, Montréal: Y des femmes de Montréal (YWCA Montréal).&lt;/p&gt;&lt;p&gt;ESCOBAR-CHAVES, Liliana, Susan TORTOLERO, Christina MARKHAM, Barbara LOW, Patricia EITEL et Patricia THICKSTUN. 2005. «Impact of the Media on Adolescent Sexual Attitudes and Behaviours», &lt;em&gt;Pediatrics&lt;/em&gt;, vol. 116, p. 303-326.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;GARRIGUET, Didier. 2005. «Relations sexuelles précoces», dans: &lt;em&gt;Statistiques Canada, Rapports sur la santé&lt;/em&gt;, no 16, no 3, no 82-003 au catalogue.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;GOFFMAN, Erving. 1979. &lt;em&gt;Gender Advertisements&lt;/em&gt;, London: Macmillan Press.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;GOLDFARB, Lilia. 2009. «Buying Into Sexy»: Preteen Girls and Consumerism in the 21 Century, Saarbrücken, Germany: VDM Verlag Dr. Müller.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;GOLDFARB, Lilia et Régine TARDIEU-BERTHEAU. 2010. «Fillettes, mode hyper sexualisée et capitalisme», dans &lt;em&gt;Éthique de la mode féminine&lt;/em&gt;, sous la dir. de Michel Dion et Mariette Julien, Paris: PUF, p. 97-110.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;HALPERN-FLESHER, Bonnie, Jodie CORNELL, Rhonda KROPP et Jeanne TSCHANN. 2005. «Oral Versus Vaginal Sex Among Adolescents: Perceptions, Attitudes, and Behavior», &lt;em&gt;Pediatrics&lt;/em&gt;, vol. 115, no 4s, p. 845-851.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;HERNE, Claude. 1993. &lt;em&gt;La définition sociale de la femme à travers la publicité&lt;/em&gt;, Bruxelles: Contradictions-L’Harmattan.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;KAISER FAMILY FOUNDATION. 2005. &lt;em&gt;Generation M2. Media in the Lives of 8-18 Year Olds&lt;/em&gt;. En ligne: &lt;a href=&quot;http://www.kff.org/entmedia/upload/8010.pdf&quot;&gt;http://www.kff.org/entmedia/upload/8010.pdf&lt;/a&gt; (consulté le 4 janvier 2013)&lt;/p&gt;&lt;p&gt;KERGOAT, Danièle. 2001. «Le rapport social de sexe», &lt;em&gt;Actuel Marx&lt;/em&gt;, vol. 30, p. 85-100.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;LAMB, Sharon. 2002. &lt;em&gt;The Secret Lives of Girls: What Good Girls Really Do —Sex Play, Aggression and Their Guilt&lt;/em&gt;, New York: The Free Press.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;LAMB, Sharon et Lyn Mikel BROWN. 2006. &lt;em&gt;Packaging Girlhood: Rescuing Our DaughtersFrom Marketers’ Schemes&lt;/em&gt;, New York: St. Martin’s Press.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;LAMEYRE, Xavier. 1993. &lt;em&gt;L’imagerie mentale&lt;/em&gt;, Paris: PUF.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;LEMIEUX, Raymond. 1990. «De la nécessité de l’imaginaire», &lt;em&gt;Religiologiques&lt;/em&gt;, n°1, printemps 1990, dans Classiques des sciences sociales. Les sciences sociales contemporaines, p. 16.&amp;nbsp;&lt;a href=&quot;http://classiques.uqac.ca/contemporains/lemieux_raymond/necessite_imaginaire/necessite_imaginaire.html&quot;&gt;http://classiques.uqac.ca/contemporains/lemieux_raymond/necessite_imagin...&lt;/a&gt; (consulté le 4 janvier 2013)&lt;/p&gt;&lt;p&gt;LEVY, Ariel. 2005. &lt;em&gt;Feminist Chauvinist Pigs: Women and the Rise of Raunch Culture&lt;/em&gt;, New York: Free Press.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;MANNONI, Pierre. 2001. &lt;em&gt;Les représentations sociales&lt;/em&gt;, Paris: PUF, coll. Que sais-je.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;McALLISTER, Matthew. 2007. «“Girls With a Passion for Fashion” The Bratz Brand as Integrated Spectacular Consumption», &lt;em&gt;Journal of Children and Media&lt;/em&gt;, vol. 1, p. 38.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;MILLSTEIN, Susan et Bonnie HALPERN-FLESHER. 2002. «Perceptions of Risk and Vulnerability». &lt;em&gt;Journal of Adolescent Health&lt;/em&gt;, vol. 31W, p. 10-27.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;NICHTER, Mimi. 2001. &lt;em&gt;Fat Talk: What Girls and Their Parents Say about Dieting&lt;/em&gt;, Cambridge, MA: Harvard University Press.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;RENOLD, Emma. 2002. «Presumed Innocence: (Hetero)Sexual, Heterosexist and Homophobic Harassment among Primary School Girls and Boys», &lt;em&gt;Childhood&lt;/em&gt;, 9, p. 415-434.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;RICH, Michael. 2005. «Sex Screen: The Dilemma of Media Exposure and Sexual Behavior». &lt;em&gt;Pediatrics&lt;/em&gt;, vol. 116, Supplement 1, July 1, p. 329-331.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;SCOTT, James. 1990. &lt;em&gt;Domination and the Arts of Resistance: Hidden Transcripts&lt;/em&gt;, New Haven &amp;amp; London: Yale University Press.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;SENGE, Peter. 1990. &lt;em&gt;The Fifth Discipline: The Art &amp;amp; Practice of the Learning Organization&lt;/em&gt;, New York: Doubleday Currency.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;SLATER, Amy et Marika TIGGEMANN. 2002. «A Test of Objectification Theory in Adolescent Girls», &lt;em&gt;Sex Roles&lt;/em&gt;, vol. 46, nos 9/10, p. 343-349.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;SMITH, Stacy et Marc CHOUEITI. 2011. «Gender Inequality in Cinematic Content? A Look at Females on Screen &amp;amp; Behind-the-camera in Top-Grossing 2008 Films». &lt;em&gt;Annenberg School for Communication &amp;amp; Journalism&lt;/em&gt;, University of Southern California. En ligne:&amp;nbsp;&lt;br&gt;&lt;a href=&quot;http://annenberg.usc.edu/News%20and%20Events/News/~/media/PDFs/smith_rpt_apr11.ashx&quot;&gt;http://annenberg.usc.edu/News%20and%20Events/News/~/media/PDFs/smith_rpt...&lt;/a&gt;&lt;br&gt;(consulté le 12 janvier 2012)&lt;/p&gt;&lt;p&gt;THORNE, Barrie. 1993. &lt;em&gt;Gender Play: Girls and Boys in School&lt;/em&gt;, New Brunswick, NJ: Rutgers University Press.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;TOLMAN, Deborah L. 2002. &lt;em&gt;Dilemmas of Desire: Teenage Girls Talk about Sexuality&lt;/em&gt;, Cambridge, MA: Harvard University Press.&lt;/p&gt;

&lt;section  class=&quot;footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed&quot; data-collapsible-show-label=&quot;Notes&quot; data-collapsible-hide-label=&quot;Notes&quot;&gt;&lt;ul class=&quot;footnotes collapsible-content&quot;&gt;&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote1_8qbmomq&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref1_8qbmomq&quot;&gt;1.&lt;/a&gt; &lt;em&gt;Le Harem et l’Occident&lt;/em&gt;, cité dans Florence Montreynaud, &lt;em&gt;La publicité sexiste et ses effets pervers&lt;/em&gt;, novembre 2001. En ligne: &lt;a href=&quot;http://www.lameute.fr/doc_analyses/texte1a.php3&quot;&gt;http://www.lameute.fr/doc_analyses/texte1a.php3&lt;/a&gt; (consulté le 4 janvier 2013)&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote2_xt1sp52&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref2_xt1sp52&quot;&gt;2.&lt;/a&gt; Une femme doit se corriger en permanence car elle ne sera jamais assez belle, assez maigre, assez épilée, assez bonne mère, etc.&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote3_38d1usf&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref3_38d1usf&quot;&gt;3.&lt;/a&gt; Nous avons inventé ce terme pour décrire le comportement normatif soutenu et encouragé par la société patriarcale qui ordonne, organise et/ou oriente la féminité (publique et intériorisée) autour de la notion «sexy».&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote4_gh6pz65&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref4_gh6pz65&quot;&gt;4.&lt;/a&gt; Cette notion réfère à l’intégration de la marchandisation de produits très divers. Par exemple, l’apparition d’un film de Disney va aussi générer la production de poupées, des accessoires pour la chambre à coucher, des jeux vidéo, des gâteaux d’anniversaire, des livres pour les enfants et bien d’autres.&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote5_ek9b20n&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref5_ek9b20n&quot;&gt;5.&lt;/a&gt; Cet atelier a été repris et documenté ultérieurement par le Y des femmes de Montréal dans son Guide d’accompagnement à la formation sur la sexualisation des jeunes (2009).&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote6_gm647ul&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref6_gm647ul&quot;&gt;6.&lt;/a&gt; Le lapin, animal à connotation sexuelle, est représenté avec un nœud de papillon, signe à la fois de la masculinité (ce qui exclut les femmes du lectorat) et de la richesse (ce qui suppose que sexe et argent vont de pair).&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;/section&gt;&lt;/div&gt;
      &lt;/div&gt;
&lt;/div&gt;
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          &lt;div class=&quot;field-item odd&quot;&gt;&lt;a href=&quot;/fr/taxonomy/term/53401&quot; typeof=&quot;skos:Concept&quot; property=&quot;rdfs:label skos:prefLabel&quot;&gt;Imaginaire de la théorie&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
          &lt;div class=&quot;field-item even&quot;&gt;&lt;a href=&quot;/fr/taxonomy/term/53405&quot; typeof=&quot;skos:Concept&quot; property=&quot;rdfs:label skos:prefLabel&quot;&gt;Penser le contemporain&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
      &lt;/div&gt;
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      &lt;div class=&quot;field-label&quot;&gt;Période historique: &lt;/div&gt;
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          &lt;div class=&quot;field-item even&quot;&gt;&lt;a href=&quot;/fr/taxonomy/term/1336&quot; typeof=&quot;skos:Concept&quot; property=&quot;rdfs:label skos:prefLabel&quot;&gt;XXIe siècle&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
      &lt;/div&gt;
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          &lt;div class=&quot;field-item even&quot;&gt;Basé sur nos expériences de terrain en tant qu’intervenantes au Service de leadership du Y des femmes de Montréal et nos recherches critiques, cet article est l’occasion de révéler quelques-uns des mécanismes sexualisateurs présents dans les représentations culturelles, médiatiques et publicitaires ainsi que leurs liens avec les discriminations et les violences auxquelles les jeunes filles sont confrontées.&lt;/div&gt;
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          &lt;div class=&quot;field-item even&quot;&gt;&lt;span class=&quot;biblio-authors&quot; &gt;&lt;a href=&quot;/fr/biblio?f%5Bauthor%5D=7037&quot; rel=&quot;nofollow&quot;&gt;Boulebsol, Carole&lt;/a&gt; et &lt;a href=&quot;/fr/biblio?f%5Bauthor%5D=7038&quot; rel=&quot;nofollow&quot;&gt;Carole  Goldfarb&lt;/a&gt;&lt;/span&gt;. 2013. « &lt;a href=&quot;/fr/biblio/colonisation-et-sexualisation-des-jeunes-filles&quot;&gt;&lt;span class=&quot;biblio-title&quot; &gt;Colonisation et sexualisation des jeunes filles&lt;/span&gt;&lt;/a&gt; ». En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. &amp;lt;&lt;a href=&quot;https://oic.uqam.ca/fr/articles/colonisation-et-sexualisation-des-jeunes-filles&quot;&gt;https://oic.uqam.ca/fr/articles/colonisation-et-sexualisation-des-jeunes-filles&lt;/a&gt;&amp;gt;. Consulté le 1 mai 2023. Publication originale : (&lt;span  style=&quot;font-style: italic;&quot;&gt;De l&#039;assignation à l&#039;éclatement. Continuités et ruptures dans les représentations des femmes&lt;/span&gt;. 2013. Montréal : Institut de recherches et d&#039;études féministes (IREF). coll. Agora, vol. Cahier de l&#039;IREF).&lt;span class=&quot;Z3988&quot; title=&quot;ctx_ver=Z39.88-2004&amp;amp;rft_val_fmt=info%3Aofi%2Ffmt%3Akev%3Amtx%3Adc&amp;amp;rft.title=Colonisation+et+sexualisation+des+jeunes+filles&amp;amp;rft.isbn=978-2-922045-42-0&amp;amp;rft.date=2013&amp;amp;rft.volume=Cahier+de+l%26%23039%3BIREF&amp;amp;rft.aulast=Boulebsol&amp;amp;rft.aufirst=Carole&amp;amp;rft.au=Goldfarb%2C+Carole&amp;amp;rft.pub=Institut+de+recherches+et+d%26%23039%3B%C3%A9tudes+f%C3%A9ministes+%28IREF%29&amp;amp;rft.place=Montr%C3%A9al&quot;&gt;&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;
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      &lt;div class=&quot;field-label&quot;&gt;Pour citer ce document (Computed): &lt;/div&gt;
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 <pubDate>Mon, 02 May 2022 16:11:11 +0000</pubDate>
 <dc:creator>Alexia Giroux</dc:creator>
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 <title>Présentation: de l&#039;assignation à l&#039;éclatement</title>
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 <description>&lt;div class=&quot;field field-name-body field-type-text-with-summary field-label-hidden&quot;&gt;
    &lt;div class=&quot;field-items&quot;&gt;
          &lt;div class=&quot;field-item even&quot; property=&quot;content:encoded&quot;&gt;&lt;p&gt;Au moment de lancer l’appel à propositions pour le colloque&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref1_ki8mbqs&quot; title=&quot;Le colloque «Représentations des femmes: médias, arts, société», sous l’égide de l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM (IREF) et de l’Institut d’études des femmes de l’Université d’Ottawa (IÉF), s’est déroulé dans le cadre du 79e congrès de l’Association francophone pour le savoir (Acfas) à Sherbrooke, Québec, Canada, les 10 et 11 mai 2011.&quot; href=&quot;#footnote1_ki8mbqs&quot;&gt;1&lt;/a&gt; à l’origine de cette publication, nous misions sur la double signification du terme &lt;em&gt;représentation&lt;/em&gt;, pour traiter tant de la &lt;em&gt;place&lt;/em&gt; que de l’&lt;em&gt;image&lt;/em&gt; des femmes dans l’espace public, les médias et les arts. Notre objectif était de favoriser le dialogue entre des chercheures de différents horizons disciplinaires qui s’intéressent, d’une part, aux figures des femmes dans les récits, discours et mises en scènes et, d’autre part, aux places et positions qu’elles occupent ou qui leur sont accordées dans l’espace public comme dans l’imaginaire collectif.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;L’ouvrage &lt;em&gt;De l’assignation à l’éclatement. Continuités et ruptures dans les représentations des femmes&lt;/em&gt;, rassemble douze textes pour la plupart issus de ce colloque. Ceux-ci offrent une occasion de poursuivre la réflexion théorique sur les mécanismes de représentation qui interviennent dans les dynamiques et les rapports sociaux de sexe et de genre. Sans nécessairement reprendre cette double signification du terme &lt;em&gt;représentation&lt;/em&gt;, les auteures explorent, à partir de leurs disciplines et ancrages, diverses facettes de l’expérience des femmes, telle qu’elle nous est présentée dans : les discours de presse, les médias, les politiques, la fiction, les pratiques créatrices, les préconceptions et le passage du temps. Les représentations qui s’en dégagent tanguent entre le pôle convenu de l’assignation et celui, libérateur, de l’éclatement comme condition préalable aux choix, à la pleine liberté.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Figures de l’assignation&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Au cours de l’histoire, les représentations législatives et culturelles des femmes ont été le fait et le reflet de régimes politiques et symboliques patriarcaux et hétéronormés. Ceux-ci ont relégué les femmes hors du domaine public et, pendant longtemps, les ont définies comme non «personnes» ou non «adultes» au sens juridique des termes. Combien d’œuvres d’arts les dépeignent comme des vierges ou des mères, des courtisanes ou des saintes, et donc les associent à des statuts consubstantiels de leurs rapports sexuels avec des hommes, en tant qu’ils sont leurs —futurs—époux/amants, incluant Dieu (la religieuse mariée à Dieu)? Les seules exceptions à cette règle étaient la sorcière, la vilaine et la tentatrice. Tandis que la sorcière, qui possède des pouvoirs (connaissances) jugés maléfiques, est le plus souvent une femme ménopausée, et donc improductive en regard d’une économie centrée sur l’appropriation des capacités reproductives des femmes par les hommes, la vilaine est une pécheresse «égoïste» et désobéissante, inapte à s’occuper d’un mari et d’enfants, encore moins de parents. Elle est par ailleurs souvent «laide», alors qu’elle devrait être «belle», c’est-à-dire désirable afin qu’un homme l’«engrosse». Enfin, chargée du poids de la chute de l’humanité, Ève la séductrice est réduite à sa dimension sexuelle et esthétique. Elle est dépeinte comme cette complice du diable face à laquelle les hommes deviennent serviles et sans défense. En réalité, les figures de sorcière, vilaine et tentatrice sont «dérangeantes» parce qu’elles interpellent le pouvoir des hommes. La première vit seule et possède un savoir enviable, lié à des capacités menaçantes pour l’ordre établi; la seconde est une rebelle qui défie clairement celui-ci (Lilith refusant de se soumettre à Adam), alors que la troisième confronte les hommes à leurs propres faiblesses et vulnérabilités (Ève offrant la pomme défendue à Adam). C’est d’ailleurs à ces représentations métaphoriques de femmes indociles et voulant s’émanciper que renvoient souvent les épithètes dépréciatifs qui sont employés pour décrire les suffragettes et les féministes, ces femmes dites «enragées» qui veulent l’égalité avec les hommes, revendiquent le statut de citoyenne à part entière et réclament, entre autres, le droit de prendre leurs propres décisions concernant leur corps et leur sexualité.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L’éclatement&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Dans le présent ouvrage, les auteures ne se sont pas attardées aux grandes luttes citoyennes ni aux célèbres figures de la culture occidentale (iconographie religieuse, personnages des mythes ou des contes, héroïnes sentimentales ou hollywoodiennes, etc.) qui ont alimenté et continuent d’alimenter les métaphores de la représentation des sexes, ces questions ayant déjà été traitées par des féministes d’horizons divers depuis les années soixante-dix&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref2_hyzj7mh&quot; title=&quot;Du côté des productions récentes, pensons aux nombreux articles qui sont parus sur la parité et, concernant la représentation figurative, à l’ouvrage de Raphaëlle Moine, Les femmes d’action au cinéma (2010) ou au documentaire audio-visuel, Miss Representation de Jennifer Siebel Newsom (2011), qui traite de la représentation des femmes dans les médias populaires américains.&quot; href=&quot;#footnote2_hyzj7mh&quot;&gt;2&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;L’ensemble des textes révèle en effet la lente transition qui s’opère tout au long du XXe siècle. Aux figures de femmes clichées et asservies s’ajoutent des modèles de femmes plus audacieuses, moins conformes, dans un nombre croissant d’œuvres (picturales, cinématographiques et littéraires), de discours et de médias et ce, tant en Amérique du Nord qu’ailleurs dans le monde. Ces études nous permettent de constater à quel point les stéréotypes qui réduisent les femmes à leur sexe, à la maternité et à l’espace domestique, en retrait donc des grands enjeux sociaux, du savoir et des compétences politiques, sont difficiles à déloger. Or, de plus en plus de femmes de la scène artistique et sociale utilisent une variété de stratégies face à la machine bien huilée qu’elles affrontent, améliorant ainsi nos connaissances de cette machine et contribuant à son lent déboulonnage. Les textes réunis ici s’articulent autour de trois pôles correspondant aux trois dimensions sur lesquelles les auteures se penchent: les pratiques contraignantes, les représentations et les imaginaires.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Les textes de la première section examinent les pratiques contraignantes que l’on impose aux femmes et décortiquent les mécanismes qui les sous-tendent. Le texte de Caroline Désy explore les interventions de régimes fascistes européens de la période 1922-1945 en matière de différence sexuelle, dans les espaces de la santé, de la beauté et de la maternité, et ce, afin d’en cerner les différentes sphères d’influence. L’analyse montre une indéniable tension entre maternité et femme idéalisée, tension nourrie par les principes esthétiques contradictoires imposés par le fascisme au corps des femmes selon les moments, les événements et les exigences politiques. Plus près de l’actualité, une autre étape dans la tradition patriarcale de contrôle des corps et des imaginaires est franchie avec l’hypersexualisation dont traitent Carole Boulebsol et Lilia Goldfarb. Leur texte permet de révéler quelques-uns des mécanismes sexualisateurs présents dans les représentations culturelles, médiatiques et publicitaires, et leurs liens avec les discriminations et les violences auxquelles les jeunes filles sont confrontées. Les auteures concluent à la nécessité de mettre au premier plan les valeurs de relations interpersonnelles équitables, de plaisir, de respect ainsi que de conscience de soi et des autres. Il est aussi possible de miser sur des mécanismes de contrôle normés ou légaux pour lutter contre les stéréotypes sexuels, comme l’exprime Rachel Chagnon dans son étude sur les organismes d’autorégulation des médias au Canada. L’auteure y questionne la détermination de ces organismes à mettre en œuvre les principes de non discrimination, tout comme elle illustre leur difficulté à prendre position sur le concept même de stéréotype sexuel. Ses conclusions invitent à penser que des revendications pour obtenir un resserrement de la vigilance et du contrôle pourraient être portées par le mouvement des femmes. Chantal Maillé, quant à elle, nous amène sur un autre terrain lorsqu’elle questionne les stratégies et les interventions qui ont été mises de l’avant par le mouvement des femmes au Québec en réponse à ce qui est parfois désigné comme «la sous-représentation politique des femmes». Son analyse met en relief les images qui ont été ou sont véhiculées à travers des stratégies et des interventions consacrées à la promotion de la présence des femmes dans la politique active. Maillé en conclut qu’elles connotent trop souvent des associations négatives entre les femmes et la politique.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La deuxième section de l’ouvrage comporte des textes qui s’intéressent, à partir de points d’observation variés dans le temps et l’espace, aux représentations qui accompagnent certains discours ou pratiques. L’une des collaboratrices, Emilie Goulet, nous incite à réfléchir sur la place qu’occupe le discours antiféminisme dans la presse écrite et sur le message qui s’en dégage. Ayant dépouillé deux quotidiens québécois à grand tirage parus entre 1985 et 2009, elle constate que le discours et les arguments masculinistes y sont largement diffusés et postulent que l’égalité entre les hommes et les femmes est atteinte, ou pire, que le mouvement des femmes est allé trop loin. Geneviève Lafleur s’intéresse aussi à ce que dit la presse. Elle le fait cependant en s’attardant aux portraits convenus de trois galeristes montréalaises actives au milieu du XXe siècle. La contextualisation des portraits qui s’en dégage permet de bien voir quelles étaient les règles contraignantes auxquelles ces femmes audacieuses devaient se soumettre pour légitimer leur place sur le marché du travail et être acceptées dans le milieu des arts. Isabelle Marchand nous entraîne vers un tout autre univers en interrogeant le regard que des femmes aînées posent sur elles-mêmes. Rédigé en collaboration avec Michèle Charpentier et Anne Quéniart, son texte rend bien compte de la distance qui sépare les images réductrices qui circulent sur les femmes de 65 ans et plus au Québec, et celles que ces dernières entretiennent à l’égard d’elles-mêmes. Ce constat met notamment en lumière les écarts importants qui se creusent entre les perceptions et les attentes que notre société entretient à l’égard des aînées et les besoins et les priorités de ces dernières à une époque où indépendance et vitalité sont fortement valorisées. Enfin, la contribution de Marcelle Dubé rend compte d’une expérience pédagogique menée auprès d’étudiantes et d’étudiants en travail social. Son but était de vérifier si, à la suite de son cours sur les rapports de sexe et de genre, les représentations qu’elles et ils entretenaient à l’égard des femmes, des féministes et du féminisme seraient modifiées. L’auteure conclut que l’expérience a valu la peine puisque plusieurs membres du groupe ont affirmé qu’au terme de la session, leur perception était changée et leur opinion sur ces sujets, plus nuancée.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Enfin, la troisième section examine différentes facettes de l’asymétrie androcentrée et de la catégorisation sexuelle structurant nos imaginaires. Deux romans contemporains écrits par des femmes sont au cœur de l’analyse de Catherine Dussault Frenette, soit &lt;em&gt;Aurélien, Clara, Mademoiselle et le Lieutenant anglais &lt;/em&gt;d’Anne Hébert et &lt;em&gt;L’Île de la Merci &lt;/em&gt;d’Élise Turcotte. L’initiation sexuelle de jeunes filles y est examinée attentivement, au regard d’un mouvement d’affirmation/négation du désir. Car si l’auteure y débusque une subjectivité féminine adolescente, celle-ci apparaît soumise à la suprématie du discours masculin sur le désir et le sexuel. Marie-Noëlle Huet s’intéresse pour sa part aux nouveaux récits écrits du point de vue de la mère et aux fictions ayant pour thème la maternité. Elle prend pour exemple une œuvre de l’écrivaine Nancy Huston, qui assimile enfantement et création romanesque, et s’attarde aux représentations que propose l’auteure de la «maternité-érotisme», de l’identité, et de la carrière. Ce sont aussi des créatrices qui font l’objet du texte d’Ève Lamoureux: celles-ci s’interrogent sur leur identité de femme et d’artiste en questionnant le milieu des arts visuels et la société. En examinant l’évolution d’autoreprésentations, Lamoureux constate que cette pratique est passée d’une période du genre revendiqué à celle d’une déconstruction du genre, du moins dans un contexte où celui-ci est compris de façon essentialiste, globalisante, totalisante. Enfin, l’art semblant permettre une «part d’espoir et de liberté (de jeu?) dont la réalité [serait] dépourvue»&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref3_i41fclo&quot; title=&quot;Voir la contribution de D. Bourque à cet ouvrage: «Claude Cahun ou l’art de se dé-marquer».&quot; href=&quot;#footnote3_i41fclo&quot;&gt;3&lt;/a&gt;, Dominique Bourque recense depuis quelques années des œuvres issues de personnes marginalisées et questionnant plus d’une pratique normative, comme la convergence entre sexe et genre, l’injonction à l’hétérosexualité et la déshumanisation des êtres minorisés. Cela l’amène à étudier le cas de l’artiste française Claude Cahun (1894-1954), une figure méconnue dont elle propose d’examiner l’œuvre avant-gardiste à partir du concept du dé-marquage, cette notion regroupant les stratégies qui exposent, contournent ou abolissent un ou plusieurs marquages de manière à reconquérir sa pleine humanité, et donc sa représentativité.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il est entendu que cette anthologie fait silence sur de nombreuses analyses et réflexions associées aux représentations. On n’y trouvera pas, par exemple, de textes sur l’injonction à la jeunesse et à la «beauté» qui pèse plus lourdement sur les femmes que sur les hommes, mais le sujet a déjà été admirablement traité ailleurs&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref4_wnnh2kr&quot; title=&quot;Voir entre autres Éthique de la mode féminine, sous la dir. de Michel Dion et Mariette Julien (2010), et plus particulièrement l’article «D’une tyrannie de l’apparence: corps de femmes sous contrôle» de David Le Breton dans cet ouvrage. Pour une vue d’ensemble sur les processus de reproduction des stéréotypes sexuels et leurs effets, on consultera avec profit l’étude de Francine Descarries et Marie Mathieu (2010), Entre le rose et le bleu. Stéréotypes sexuels et construction sociale du féminin et du masculin.&quot; href=&quot;#footnote4_wnnh2kr&quot;&gt;4&lt;/a&gt;. Aucun texte n’aborde directement la représentation des femmes racialisées ou racisées, pauvres ou handicapées, ni les images et les descriptions de femmes qui circulent sur l’Internet et dans les médias sociaux. Ces thèmes, sollicités par notre appel à communications, n’ont malheureusement pas fait l’objet de textes ni reçu le traitement qu’ils méritaient. Nous espérons que ces omissions seront comblées par le travail de collègues dans un avenir rapproché.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le présent ouvrage regroupe néanmoins un éventail d’études faites dans diverses disciplines, par des chercheures chevronnées et émergeantes, ainsi que par des praticiennes de terrain. Il examine les représentations des femmes d’hier et d’aujourd’hui, réelles et fictionnelles, à diverses étapes de leur vie. S’il associe le politique et le culturel, c’est que ces deux dimensions sont étroitement liées dans nos sociétés de la modernité avancée où l’image&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref5_po31y1d&quot; title=&quot;L’hyperconsommation, l’importance des médias, la société du spectacle, le culte du corps et de la jeunesse, etc., qui caractérisent notre époque, favorise ce que Le Breton (2010) appelle une «tyrannie de l’apparence»: «Le corps est un lieu de différenciation, un atout pour exister dans le regard des autres, et donc une valeur à faire fructifier à travers le souci de soi. Il s’agit de construire par la mise en scène de l’apparence et éventuellement de son for intérieur des opérations pour devenir soi, se faire d’emblée image» (Le Breton, 2010: 5).&quot; href=&quot;#footnote5_po31y1d&quot;&gt;5&lt;/a&gt; s’associe désormais à la citoyenneté dans l’élaboration de nos identités:&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p style=&quot;margin-left: 40px;&quot;&gt;Dans nos sociétés contemporaines, l’expérimentation prend la place des anciennes identités fondées sur l’habitus. Le sentiment de soi est inlassablement travaillé par un acteur dont le corps est la matière première de l’affirmation propre selon l’ambiance du moment. (Le Breton, 2010: 4)&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Les textes réunis offrent l’occasion de poursuivre la réflexion théorique engagée sur les mécanismes de représentations qui interviennent dans les dynamiques sociales et dans les interactions avec l’autre sexe. Ils constituent également une incitation à multiplier les analyses et les stratégies pour rompre avec les non-dits des représentations sexuées et documenter notre engagement à l’égard de l’égalité entre les sexes.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Références&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;DESCARRIES, Francine et Marie MATHIEU. 2010. &lt;em&gt;Entre le rose et le bleu. Stéréotypes sexuels et construction sociale du féminin et du masculin&lt;/em&gt;. Québec, Conseil du statut de la femme. En ligne: &lt;a href=&quot;http://www.csf.gouv.qc.ca/modules/fichierspublications/fichier-35-1082.pdf&quot;&gt;http://www.csf.gouv.qc.ca/modules/fichierspublications/fichier-35-1082.pdf&lt;/a&gt; (consulté le 29 novembre 2012)&lt;/p&gt;&lt;p&gt;DION, Michel et Marielle JULIEN (dir.). 2010. &lt;em&gt;Éthique de la mode féminine&lt;/em&gt;, Paris: PUF.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;LE BRETON, David. 2010. «D’une tyrannie de l’apparence: corps de femmes sous contrôle», dans &lt;em&gt;Éthique de la mode féminine&lt;/em&gt;, sous la dir. de Michel Dion et de Mariette Julien, Paris: PUF, p. 3-26.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;MOINE, Raphaëlle. 2010. &lt;em&gt;Les femmes d’action au cinéma&lt;/em&gt;, Paris: Armand Colin,&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;SIEBEL NEWSOM, Jennifer. 2011. &lt;em&gt;Miss Representation&lt;/em&gt;. Film documentaire, États-Unis, Girls Club Entertainment, 85 min.&lt;/p&gt;

&lt;section  class=&quot;footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed&quot; data-collapsible-show-label=&quot;Notes&quot; data-collapsible-hide-label=&quot;Notes&quot;&gt;&lt;ul class=&quot;footnotes collapsible-content&quot;&gt;&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote1_ki8mbqs&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref1_ki8mbqs&quot;&gt;1.&lt;/a&gt; Le colloque «Représentations des femmes: médias, arts, société», sous l’égide de l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM (IREF) et de l’Institut d’études des femmes de l’Université d’Ottawa (IÉF), s’est déroulé dans le cadre du 79e congrès de l’Association francophone pour le savoir (Acfas) à Sherbrooke, Québec, Canada, les 10 et 11 mai 2011.&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote2_hyzj7mh&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref2_hyzj7mh&quot;&gt;2.&lt;/a&gt; Du côté des productions récentes, pensons aux nombreux articles qui sont parus sur la parité et, concernant la représentation figurative, à l’ouvrage de Raphaëlle Moine, &lt;em&gt;Les femmes d’action au cinéma&lt;/em&gt; (2010) ou au documentaire audio-visuel, &lt;em&gt;Miss Representation&lt;/em&gt; de Jennifer Siebel Newsom (2011), qui traite de la représentation des femmes dans les médias populaires américains.&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote3_i41fclo&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref3_i41fclo&quot;&gt;3.&lt;/a&gt; Voir la contribution de D. Bourque à cet ouvrage: «Claude Cahun ou l’art de se dé-marquer».&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote4_wnnh2kr&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref4_wnnh2kr&quot;&gt;4.&lt;/a&gt; Voir entre autres &lt;em&gt;Éthique de la mode féminine&lt;/em&gt;, sous la dir. de Michel Dion et Mariette Julien (2010), et plus particulièrement l’article «D’une tyrannie de l’apparence: corps de femmes sous contrôle» de David Le Breton dans cet ouvrage. Pour une vue d’ensemble sur les processus de reproduction des stéréotypes sexuels et leurs effets, on consultera avec profit l’étude de Francine Descarries et Marie Mathieu (2010), &lt;em&gt;Entre le rose et le bleu. Stéréotypes sexuels et construction sociale du féminin et du masculin.&lt;/em&gt;&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote5_po31y1d&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref5_po31y1d&quot;&gt;5.&lt;/a&gt; L’hyperconsommation, l’importance des médias, la société du spectacle, le culte du corps et de la jeunesse, etc., qui caractérisent notre époque, favorise ce que Le Breton (2010) appelle une «tyrannie de l’apparence»: «Le corps est un lieu de différenciation, un atout pour exister dans le regard des autres, et donc une valeur à faire fructifier à travers le souci de soi. Il s’agit de construire par la mise en scène de l’apparence et éventuellement de son for intérieur des opérations pour devenir soi, se faire d’emblée image» (Le Breton, 2010: 5).&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;/section&gt;&lt;/div&gt;
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          &lt;div class=&quot;field-item even&quot;&gt;L’ensemble des textes révèle en effet la lente transition qui s’opère tout au long du XXe siècle. Aux figures de femmes clichées et asservies s’ajoutent des modèles de femmes plus audacieuses, moins conformes, dans un nombre croissant d’œuvres (picturales, cinématographiques et littéraires), de discours et de médias et ce, tant en Amérique du Nord qu’ailleurs dans le monde. &lt;/div&gt;
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 <pubDate>Mon, 02 May 2022 14:28:15 +0000</pubDate>
 <dc:creator>Alexia Giroux</dc:creator>
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 <title>Mixité et filiation: le rapport soeur-frère en littérature contemporaine</title>
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 <description>&lt;div class=&quot;field field-name-body field-type-text-with-summary field-label-hidden&quot;&gt;
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          &lt;div class=&quot;field-item even&quot; property=&quot;content:encoded&quot;&gt;&lt;p style=&quot;margin-left: 480px;&quot;&gt;Proverbe kurde:&lt;br&gt;Un fils peut devenir prince, une fille deviendra mère.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Garçon ou fille? Voilà la première question, celle dont la réponse déterminera le cours de la vie à venir. Rose, bleu, poupée, camion: le clivage est net, définitif. La filiation est politique, inséparable de la domination&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref1_lu9n2j0&quot; title=&quot;Le présent article s’inscrit dans le cadre d’un projet de recherche mené en collaboration avec Isabelle Boisclair et subventionné par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, que je tiens à remercier de son aide.&quot; href=&quot;#footnote1_lu9n2j0&quot;&gt;1&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Les théoriciennes féministes l’ont montré, la famille, doux cocon originel, est aussi le lieu de la distribution traditionnelle des rôles hommes-femmes, celui où, dès la naissance, s’enseignent et s’imposent les identités genrées. Papa au travail, maman à la maison&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref2_fktue2k&quot; title=&quot;Ou papa et maman au travail, maman tout de même responsable des enfants et de la maison…&quot; href=&quot;#footnote2_fktue2k&quot;&gt;2&lt;/a&gt;: modèle blanc, bourgeois, sexiste, raciste, classiste. Cet ordre familial, qui se traduit par extension en ordre social, marque durablement les jeunes consciences et en vient à paraître naturel, &lt;em&gt;familier&lt;/em&gt; (l’étymologie est la même), à la fois normal, presque invisible, et hautement désirable.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Puisque la logique patriarcale subordonne les femmes aux hommes et les définit par rapport à eux (comme en témoigne le fait qu’elles portent le nom du père, puis celui du mari), la réflexion féministe a privilégié la relation mère-fille et, plus généralement, les liens entre femmes. Plus récemment, on en est venu à questionner la relation père-fille (Boose et Flowers, 1989; Kowaleski-Wallace et Yaeger, 1989; Saint-Martin, 2010). En revanche, la relation sœur-frère a été pour l’essentiel passée sous silence&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref3_7iw2by4&quot; title=&quot;De propos délibéré, j’inverse l’ordre des termes: si «frère et sœur» nous semble plus naturel que «sœur et frère», c’est justement en raison d’un primat du masculin non reconnu.&quot; href=&quot;#footnote3_7iw2by4&quot;&gt;3&lt;/a&gt;. Pourtant, cette relation, riche d’ambivalences et d’interrogations, mérite tout autant l’attention des féministes. La dyade sœur-frère, qui unit une fille et un garçon, plus tard une femme et un homme, en dehors des liaisons hétérosexuelles (&lt;em&gt;marriage plot&lt;/em&gt;) sur lesquelles sont fondées de nombreuses fictions, attire l’attention sur la fabrication de masculin et du féminin et rappelle leurs conséquences tout au long de la vie. Puisqu’elle réunit dans un même environnement des personnes de même sang et de même génération, mais de sexe opposé, cette relation isole la variable «genre» et fait figure en quelque sorte de laboratoire pour examiner le masculin et le féminin, le Même et l’Autre, la similitude et la différence, l’égalité et l’inégalité, ainsi que les constructions et les contraintes familiales et sociales.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La présente étude, mi-théorique, mi-critique, interrogera d’abord la relation sœur-frère traditionnelle dans sa double dimension familiale et sociale, en mettant en lumière ses mécanismes de pouvoir dissimulés mais efficaces, d’autant plus efficaces justement qu’ils échappent à l’attention. Nous verrons dans un premier temps que la relation sœur-frère, au confluent du privé et du collectif, soulève des enjeux politiques: questions de voix, de représentation, de pouvoir. Dans un deuxième temps, nous nous tournerons vers les textes littéraires mettant en scène cette relation: après la présentation d’une série de pistes de lecture, il sera question de deux romans, &lt;em&gt;Au diable vauvert&lt;/em&gt; de la Française Maryse Wolinski (2009) et &lt;em&gt;Ce qu’il en reste &lt;/em&gt;de la Québécoise Julie Hivon (1999). Tout, a priori, sépare les deux romans, narrés l’un à la troisième personne, l’autre à la première, l’un situé dans un milieu rural, sauvage et vieillot, l’autre urbain, éclaté et résolument contemporain. Le roman de Wolinski va du malheur à une sorte d’utopie présumée, celui d’Hivon commence dans le ravissement avant de mal tourner. Tous les personnages de Wolinski, y compris l’héroïne révoltée, acceptent les valeurs bourgeoises —travail, ordre, accumulation de la richesse— que les personnages d’Hivon foulent aux pieds. La fratrie est gouvernée par la rivalité et la haine dans &lt;em&gt;Au diable vauvert&lt;/em&gt;, par l’amour-passion dans &lt;em&gt;Ce qu’il en reste&lt;/em&gt;. Mais au-delà de ces divergences, certains motifs —la critique de la famille, le viol, l’inceste, la gémellité, la mort— parcourent les deux romans et permettent une réflexion sur les rapports de pouvoir dans la famille et la société, sur l’identité et sur la violence.&lt;/p&gt;&lt;center&gt;&lt;strong&gt;LE GRAND FRÈRE ET LA PETITE SŒUR: FAMILLE ET DOMINATION&lt;/strong&gt;&lt;/center&gt;&lt;p style=&quot;margin-left: 480px;&quot;&gt;Proverbe thaï:&lt;br&gt;Le fils est la richesse de la famille.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Au cours de l’histoire, on a désiré des fils, et non des filles. Question de pouvoir, de prestige social, de transmission du nom et du patrimoine. Il est des pays —la Chine, l’Inde— où on supprime massivement les fœtus simplement parce qu’ils sont de sexe féminin. Tout indique que cette pratique existe aussi au Canada&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref4_72w6g38&quot; title=&quot;Voir le site Internet de CBC Radio [en ligne], http://www.cbc.ca/news/canada/fetal-gender-testing-offered-at-private-cl.... Consulté le 14 mai 2014.&quot; href=&quot;#footnote4_72w6g38&quot;&gt;4&lt;/a&gt;. Par ailleurs, on a élevé et on élève encore de manière radicalement différente les filles et les garçons&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref5_gr5rc46&quot; title=&quot;Voir l’ouvrage classique de Belotti, 1981, et, plus près de nous, Guilvert, 2004 ainsi que Dafflon Novelle, 2006; Rouyer, 2007; et Mistral, 2010.&quot; href=&quot;#footnote5_gr5rc46&quot;&gt;5&lt;/a&gt;. Cette inégalité de pouvoir marque d’emblée le rapport sœur-frère, comme en témoignent deux incarnations classiques.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Image d’enfance I&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Sur la boîte du jeu de société&lt;em&gt; Battleship&lt;/em&gt; —qui consiste à couler les navires de l’autre, placés sur une grille cachée, en en devinant le positionnement—, père et fils s’affrontent, souriant de toutes leurs dents parfaites et américaines. Loin derrière eux et complètement à côté, si petites qu’on ne les remarque pas dans un premier temps, mère et fille, elles aussi souriantes, observent les hommes tout en lavant la vaisselle. Cette illustration, qui a circulé entre 1967 et 1971 environ, est emblématique de la famille américaine idéale —et inégale. Dans le contexte de la Guerre froide qui subsistait encore, père et fils, même lorsqu’ils se reposent au foyer, sont implicitement reliés au monde extérieur. À eux le combat viril, la logique, la pensée, le pouvoir; à elles la vaisselle sale. À la guerre qui se joue sur le champ de bataille fait donc écho une sourde guerre des sexes, mais naturalisée, banalisée, effacée. Oppression, dites-vous? Impossible. Voyez comment tout ce beau monde est heureux...&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Cette image distribue aussi de façon asymétrique la parole et le regard, marqueurs du pouvoir et de la domination. Les mots du fils et du père sont reproduits (le premier donne des coordonnées, G4, le deuxième dit: «It’s a hit»), alors que mère et fille demeurent minuscules et muettes dans leur tout petit coin de l’image, traduction spatiale de leur marginalisation sociale. Père et fils se regardent dans les yeux, pleinement engagés l’un avec l’autre; mère et fille sont debout côte à côte, mais tournées vers le spectacle offert par les hommes. La triple ségrégation sexuelle, spatiale et des rôles rapproche les hommes dans une complicité à la fois ludique et sérieuse, mais ne crée aucune solidarité entre les femmes. Enfin, la répartition salon-cuisine suggère déjà –impose déjà– la division du monde en espaces publics, masculins, et privés, féminins. C’est dire que la famille traditionnelle exclut à la fois une véritable mixité (père et fille qui jouent ensemble, mère et fils qui lavent la vaisselle) et une quelconque inversion des rôles (mère et fille au jeu, père et fils dans la cuisine). Sous les sourires, la contrainte; sous l’harmonie, une grande violence.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Image d’enfance II&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Un frère aîné et sa sœur cadette: voilà le couple présent autant dans les manuels de lecture d’autrefois –le plus célèbre avatar étant Dick et Jane, aux États-Unis&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref6_4c50mou&quot; title=&quot;Pour une lecture féministe pionnière du sexisme des livres pour enfants, voir le collectif par Women on Words and Images, 1972.&quot; href=&quot;#footnote6_4c50mou&quot;&gt;6&lt;/a&gt;–, que dans des séries contemporaines: Caillou a une petite sœur, Mousseline, mais il figure seul dans le titre de la série et en est le centre incontestable. Le choix du roi, disait-on. Enjeux politiques, dynastiques, y compris dans les familles ordinaires. De fait, «[l]’homme ne croit pas à l’égalité. Pour lui, l’inégalité commence dans sa famille: il y a le premier-né et puis les autres» (Schnitzer, 2003: 82). Cette configuration familiale, dans la fiction&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref7_rf7onrf&quot; title=&quot;Dans la série des Chroniques de Narnia de C.S. Lewis, l’aîné des quatre enfants est un garçon et le cadet, une fille; si les jeunes sorciers de Harry Potter ont tous le même âge, Ginny, seule fille de la famille, est la plus jeune des Weasley.&quot; href=&quot;#footnote7_rf7onrf&quot;&gt;7&lt;/a&gt;, n’est donc pas innocente. Lui d’abord, elle ensuite: il fait, elle regarde; il se surpasse, elle l’admire. La différence d’âge neutralise l’abus de pouvoir et masque son origine genrée: c’est parce qu’il est plus âgé qu’elle qu’il est supérieur, et non parce qu’il est du sexe privilégié. Mi-protecteur, mi-condescendant, le garçon exerce son premier pouvoir d’homme. Quand il rejouera à &lt;em&gt;Battleship&lt;/em&gt;, il sera père plutôt que fils, mais il ne se trouvera jamais dans la cuisine.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;En somme, le fils vaut davantage que la fille, il est tenu en plus haute estime et a droit à un traitement de faveur (jouer est plus agréable que nettoyer); s’il est doublement privilégié lorsqu’il est aussi premier-né, la sœur, dans les cas où c’est elle l’aînée, n’en est pas moins défavorisée. Au-delà des configurations psychiques individuelles, il importe donc, lorsqu’on étudie les sœurs et les frères en littérature, d’analyser les manières dont les constructions identitaires traditionnelles —et les enjeux de pouvoir qu’elles impliquent pour la filiation— sont reconduites, renforcées ou mises à mal.&lt;/p&gt;&lt;center&gt;&lt;strong&gt;MODÈLES SOCIO-PSYCHIQUES&lt;/strong&gt;&lt;/center&gt;&lt;p style=&quot;margin-left: 480px;&quot;&gt;Proverbe géorgien:&lt;br&gt;Le fils est le support de la maison, la fille le butin d&#039;autrui.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Au-delà des modèles familiaux concrétisés par les images d’enfance qu’on vient de voir, on a très peu conceptualisé les relations entre sœurs et frères dans l’arène publique. En fait, la société a toujours été pensée comme un entre-hommes. Jusqu’à la Révolution française, domine un rapport hiérarchique où le roi-père-Dieu exerce un pouvoir et absolu et où le fils aspire à devenir père à son tour. Selon Freud, le premier conflit entre père et fils marque un moment fondateur. Dans&lt;em&gt; Totem et tabou&lt;/em&gt;, il raconte comment les fils de la horde primitive se sont soulevés et ont tué le père, qui s’était accaparé toutes les femmes. Horrifiés par leur crime, les frères parricides s’entendent ensuite pour se refuser l’accès aux «femmes du père» et interdire le meurtre de son animal totémique. Leur forfait produit les deux tabous sociaux fondamentaux: l’interdiction du parricide et la prohibition de l’inceste, qui ont donné naissance à la religion et à l’organisation de la société en communautés de clan. C’est ainsi que la révolte des fils a créé la culture. Les femmes, confondues en une masse indifférenciée, ne sont qu’objets de leur convoitise, puis objets d’échanges avec l’autre clan une fois l’endogamie instaurée. Elles ne s’allient pas aux autres femmes ni aux autres hommes d’ailleurs, elles sont exclues du système social, sinon comme pions cimentant les alliances masculines&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref8_pg9l9uh&quot; title=&quot;Voir à ce sujet Carol Pateman, 1988.&quot; href=&quot;#footnote8_pg9l9uh&quot;&gt;8&lt;/a&gt;. Dans l’ordre social, «la seule parenté, mais aussi le seul lien libidinal, est entre père et fils &amp;nbsp;–et plus tard entre frères» (André, 1993: 23).&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La Révolution française, dont le geste fondateur fut le régicide (meurtre du Roi incarnation du droit divin), a remplacé le pouvoir des pères par celui des frères. Carole Pateman parle, à cet égard, d’un «contrat social» (fondation d’un ordre politique) doublé d’un «contrat sexuel» conclu par les hommes en vue de subordonner politiquement les femmes et de disposer sexuellement d’elles. Avant comme après la Révolution, elles ont donc le même statut de non-sujets, non-citoyennes&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref9_enfk6a4&quot; title=&quot;Même jeu au Québec, selon Diane Lamoureux qui analyse la «posture du fils».&quot; href=&quot;#footnote9_enfk6a4&quot;&gt;9&lt;/a&gt;. Dans la même veine, Geneviève Fraisse (2001: 58) affirme que de nos jours, le patriarcat, ou pouvoir des pères, a été remplacé par la «République des frères». Les frères révolutionnaires sont donc aussi patriarcaux que les pères&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref10_94y36s3&quot; title=&quot;Comme le rappelle Heinz Weinmann, «c’est le Parti patriote présidé par Papineau en personne qui, dès 1834, se bat pour l’abolition du droit de vote des femmes» (1987: 353).&quot; href=&quot;#footnote10_94y36s3&quot;&gt;10&lt;/a&gt;, et tout est mis en œuvre pour qu’aucune alliance ne soit forgée directement entre les femmes&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref11_i8m1die&quot; title=&quot;On assiste ainsi régulièrement au retour de stéréotypes comme «la rivalité entre femmes», le «crêpage de chignon» et le «bitchage».&quot; href=&quot;#footnote11_i8m1die&quot;&gt;11&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;En somme, autant le modèle freudien du meurtre du Père par les fils ligués contre lui pour lui ravir «ses» femmes que celui résumé par le slogan «Liberté, Égalité, Fraternité» sont fondés sur un pacte entre hommes, un découpage du monde qui relègue encore et toujours les femmes &amp;nbsp;–mères, sœurs, épouses– au monde privé et les maintient loin du pouvoir.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Aucune image n’existe, dans le monde social, d’une alliance mixte: le mot même de fraternité suppose l’exclusion des femmes. Malgré d’énormes gains, si on accepte aujourd’hui que des femmes intègrent la Cité &lt;em&gt;comme elle va déjà&lt;/em&gt; &amp;nbsp;–qu’elles jouent elles aussi à &lt;em&gt;Battleship&lt;/em&gt;–, il n’est pas question de permettre qu’elles la transforment en profondeur, qu’elles proposent un jeu radicalement nouveau.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Comment sortir de l’impasse et fonder une société réellement égale, une société où les femmes seraient autre chose que d’éternelles petites sœurs? Nombre de théoriciennes féministes proposent comme élément de réponse la mixité&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref12_q2k88ji&quot; title=&quot;Voir Chaponnière et Chaponnière, 2006 ainsi que Théry, 2001.&quot; href=&quot;#footnote12_q2k88ji&quot;&gt;12&lt;/a&gt;. La mixité est d’abord une &lt;em&gt;pratique&lt;/em&gt;: elle vise la déségrégation sociale des lieux (écoles, milieux politiques et professionnels) pour en arriver à un «espace social commun» (Fraisse, 2001: 61) qui ferait des femmes non plus d’éternelles mineures à protéger, comme Jane, Mousseline et les petites sœurs en général, mais bien des actrices de l’Histoire (Fraisse, 2001: 81).&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La mixité est aussi une&lt;em&gt; valeur&lt;/em&gt;, une manière d’imaginer une coexistence harmonieuse des deux sexes (et aussi des personnes aux identités de genre marginalisées), un partage des espaces publics et privés qui ne stigmatise ou ne survalorise ni le masculin, ni le féminin, qui n’impose aucun rôle basé sur le sexe (alors que jusqu’à présent, la plupart des traits de caractère, des activités et des professions ont été considérées comme relevant d’un sexe ou de l’autre). Cette nouvelle mixité serait fondée sur une coexistence respectueuse, aux antipodes des stéréotypes, des binarismes et de la violence qui attend souvent les personnes aux identités non conformes.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La dyade sœur-frère, par définition composée d’un garçon-homme et d’une fille-femme –bien que de nombreux textes jouent de la frontière entre les sexes et la brouillent, voire l’abolissent– est une figure textuelle privilégiée de la mixité. Au confluent du public et du privé, du familial et du social, elle a permis de reconduire les identités stéréotypées, certes; mais elle peut aussi servir à les interroger, à les «troubler», voire à les réinventer.&lt;/p&gt;&lt;center&gt;&lt;strong&gt;SŒURS ET FRÈRES EN LITTÉRATURE&lt;/strong&gt;&lt;/center&gt;&lt;p style=&quot;margin-left: 480px;&quot;&gt;Proverbe espagnol:&lt;br&gt;Marie ton fils comme tu voudras, ta fille comme tu pourras.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pourquoi, comment lire?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Alors que chaque famille, chaque dyade frère-sœur est différente, toutes s’inscrivent dans le contexte social que je viens d’évoquer: prestige traditionnel des hommes, pouvoir des pères et des frères, modèles sociaux au masculin. Sœur et frère, tel est donc mon postulat, forment déjà une petite société dont il importe de prendre en compte les enjeux à la fois individuels et collectifs, étroitement liés du reste, et notamment les questions de pouvoir et de domination. Dès lors, un certain nombre de questions peuvent servir de balises à l’analyse littéraire.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;À propos de la famille&lt;/em&gt;: est-elle traditionnelle ou égalitaire, ouverte ou fermée? Comment les parents vivent-ils le rapport au garçon et à la fille? La famille en tant que matrice de la création des identités de genre est-elle critiquée ou dénoncée? Ses structures éclatent-elles ou sont-elles fermement maintenues? Quels modèles familiaux sont stigmatisés ou valorisés dans le récit? &lt;em&gt;À propos des relations sœur-frère proprement dites&lt;/em&gt;: les enfants sont-ils traités différemment, ou reçoivent-ils un héritage matériel ou symbolique différent, selon qu’ils sont garçons ou filles? Quelles relations se tissent entre eux: rivalité, autorité, combat, séduction, complicité, réciprocité? Y a-t-il entre sœurs et frères une véritable mixité-égalité, ou plutôt une reconduction des rapports de pouvoir traditionnels? Quels traits de caractère, quelles valeurs et quelles associations, en somme quelles constructions identitaires, accompagnent la sœur et le frère? Quelle est la distribution du pouvoir entre eux? À travers ce couple mixte, les identités de genre sont-elles binaires, inversées ou indifférenciées? De nouveaux modèles émergent-ils? &lt;em&gt;À propos de la forme textuelle&lt;/em&gt;: Quelles structures narratives rendent compte du rapport sœur-frère? Puisque «la vie familiale s’organise autour de couples, plus rarement de trios; et [que] chacun est pris dans plusieurs couplages qui, selon les cas, interfèrent ou se renforcent» [Gayet, 1993 : 93]), comment ces «géométries» se traduisent-elles dans la structure romanesque? Quelles configurations spatiales (mobilité ou contraintes, ségrégation des lieux ou non) accompagnent la relation? Qui raconte l’histoire? Autrement dit, qui a le pouvoir de présenter et d’interpréter le monde? Quelles métaphores définissent la sœur, le frère et leur relation? Tentons une lecture à travers deux textes littéraires contemporains: &lt;em&gt;Au diable vauvert&lt;/em&gt;, de Maryse Wolinski, et &lt;em&gt;Ce qu’il en reste&lt;/em&gt;, de Julie Hivon.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Violence sexuelle, impunité et vengeance: &lt;em&gt;Au diable vauvert&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Au cœur de ce roman se trouvent des questions d’héritage et de filiation, liées à celles de la domination masculine et de la violence sexuelle. Malgré des maladresses certaines, il intéresse la réflexion féministe. Dans le Sud-Ouest de la France, «sous le regard sévère des ancêtres dont les portraits décoraient les murs» du château familial (Wolinski, 2009: 13), évolue une famille qui reproduit rigoureusement la logique de cette petite société où les hommes, pères, fils ou frères, ont tous les droits.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La première violence faite à la fille, dans &lt;em&gt;Au diable vauvert&lt;/em&gt;, celle dont découlent toutes les autres, est celle de lui préférer les frères jumeaux nés après elle. Accablée par la «honte» (Wolinski, 2009: 39) d’avoir donné une fille au père, la mère, froide et renfrognée avec Anna, qui n’a droit qu’aux gifles et aux menaces, déborde de tendresse pour les «deux petits châtelains» (Wolinski, 2009: 15) dont la naissance ranime un instant la flamme du père coureur. Bien qu’Anna, fille aînée et focalisatrice de l’action romanesque, aime la terre et rêve de prendre la succession de son père dans les vignobles familiaux –seule fille de sa promotion, elle étudiera plus tard l’agriculture–, le patriarche n’imagine la transmission qu’au masculin. Petite, Anna tente de comprendre la mystérieuse injustice dont elle est victime: «En quoi était-elle différente de ses frères?» (Wolinski, 2009: 31). Unique réponse, elle est une fille dans une société qui, injuste et corrompue comme sa propre famille, ne valorise que les rejetons mâles: «Des garçons, on ne peut rien leur interdire», déclare la mère (Wolinski, 2009: 82), et ses fils, devenus des vauriens et des alcooliques notoires, se croiront en effet tout permis. En fait, les hommes qui font les lois, dans ce roman, se mettent systématiquement au-dessus d’elles. La première injustice que subit Anna –le statut d’héritiers qu’ont les garçons alors qu’elle-même est déchue, l’auréole de prestige qui les accompagne et l’adoration aveugle dont ils sont l’objet– sera suivie de nombreuses autres. Son père multiplie les liaisons et les enfants illégitimes. Son mari, Jules (comme ses frères contre qui il déconseille à Anna de porter plainte), est un «héritier de droit divin» (Wolinski, 2009: 87), indigne d’occuper l’office de maire dont son père avait la charge avant lui. Il trompera Anna sans vergogne comme son père a trompé sa mère. Le fils du gérant de la ferme, Raymond, la viole un jour sans crier gare, abus de pouvoir dépeint comme emblématique des hommes en général: «Elle en connaissait des criminels en liberté. […] Ils tuaient, ils volaient, ils violaient, ils récidivaient et la vie continuait» (Wolinski, 2009: 102). Au centre du roman se trouve le viol collectif de la jeune Violetta, dont les principaux auteurs sont les frères d’Anna. S’insurgeant contre «la loi du silence» (Wolinski, 2009: 102) qui blanchira ses frères si elle ne fait rien, et contre la volonté des parents, mais aussi des autorités locales, Anna convainc Violetta de porter plainte et engage une avocate célèbre. Les frères écopent d’une peine de prison de cinq ans. C’est Anna qui leur révèle la cruelle vérité: Violetta est la fille de leur père avec une autre femme, de sorte qu’ils ont commis un inceste en plus du viol. À leur sortie de prison, l’un des deux se tire une balle dans la tête et l’autre se noie peu après; leur disparition entraîne la déchéance du père. C’est la peine de prison, ainsi que la révélation de l’inceste, qui signe l’arrêt de mort des frères; or, les deux sont le fait d’Anna. Des années plus tôt, la petite Anna, se sentant négligée, conclut: «&quot;Je m’en fiche. Je me vengerai&quot;» (Wolinski, 2009: 31). Le programme romanesque accomplit de façon programmatique cette vengeance, de sorte que la parole d’Anna devient performative, c’est-à-dire qu’elle fait advenir la réalité textuelle:&lt;/p&gt;&lt;p style=&quot;margin-left: 40px;&quot;&gt;—Les vignes, c’est pour tes frères.&lt;br&gt;—Mes frères, ça, jamais! cria Anna (Wolinski, 2009: 55).&lt;/p&gt;&lt;p style=&quot;margin-left: 40px;&quot;&gt;Aujourd’hui, le désir de vaincre l’emportait. Elle les aurait tous, les deux&lt;br&gt;salopards comme les autres (Wolinski, 2009: 85).&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Et de fait, les frères ne vivront pas assez longtemps pour hériter et Anna «les aura tous»… On voit ici comment la perspective narrative constitue déjà une forme de pouvoir. En effet, la narration, bien que présentée objectivement à la troisième personne, est étroitement liée à la vision d’Anna –au point de paraître une première personne déguisée– et l’exonère de tout blâme; tous ceux qui lui ont nui sont punis. Les contrastes sont manichéens («Autant le père était bon et courageux, autant le fils se montrait bête et paresseux», [Wolinski, 2009: 19]), les généralisations (tous des violeurs et des violents) abondent, et le jugement d’Anna est infaillible. Le pire sort sera celui réservé à la mère, coupable de l’avoir trahie dès la naissance des frères. La toute première scène du roman, la seule qui n’obéit pas à l’ordre chronologique, montre Anna qui revient au château après la mort des frères et du père pour y découvrir sa mère folle, sale et négligée, entourée de chats et de poules dans une puanteur de «cloaque» (Wolinski, 2009: 9). On amène à l’hôpital psychiatrique celle qui a toujours menacé sa fille du même sort; celle qui a accusé Anna d’avoir signé un pacte avec le diable vivra désormais en «enfer» (Wolinski, 2009: 9). Ironie suprême, c’est la mère folle de ses fils qui a poussé son employée à dénoncer le viol de Violetta, sans connaître les auteurs du crime. La symétrie est cruelle et presque trop parfaite, l’ironie hautement amère, autre signe d’une complaisance extrême de l’instance narrative envers Anna. Celle-ci, qui, tout au long, épie, espionne, écoute aux portes et perce à jour tous les secrets, s’investit d’un pouvoir d’omniscience près de celui du narrateur-Dieu. Comme les hommes que décrit le roman, elle abuse de son pouvoir.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À la fin du roman, Anna sera donc seule et libre de poursuivre ses ambitions politiques et professionnelles: elle fait du vin comme elle rêvait d’en faire avec son père et revitalise la région grâce aux emplois créés. Celle qui a eu une mauvaise &lt;em&gt;mère&lt;/em&gt; et dont le mari est un mauvais &lt;em&gt;maire&lt;/em&gt; («Je mériterais d’être maire à ta place», lui dit-elle [Wolinski, 2009: 188]), instaurera la prospérité et la justice. Alors que les autres poursuivaient, égoïstes, leurs propres intérêts, Anna est animée par la sororité –comme en témoigne sa défense de Violetta– et par la solidarité avec les gens de sa région.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le portrait est beau, trop beau pour ne pas être troublant. Anna se substitue à la loi qu’elle juge déficiente, fait mourir le maire-mari infidèle, neutralise sa mère et ses frères. Si on peut se réjouir de voir les violeurs punis, l’acharnement de l’instance narrative, au service de la haine implacable d’Anna, suscite le malaise. C’est Anna qui a poussé son mari, ivre mort, à prendre la route le soir où il s’est tué, alors qu’il lui a demandé de conduire à sa place. Quant à ses frères, on est en droit de se demander si leur crime est moins d’avoir agressé Violetta que d’avoir été mieux aimés par la mère. Anna agit-elle pour aider sa sœur, par solidarité féministe, ou encore pour se venger de ses propres souffrances? Ses frères paient leur crime; ils paient aussi celui de Raymond et ceux des hommes en général, mais sans doute paient-ils aussi la préférence maternelle. Anna n’est peut-être pas si loin d’être le «monstre» (Wolinski, 2009: 10, 181) que voient en elle sa mère et l’ensemble de l’entourage (Wolinski, 2009: 169).&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Une chose est certaine, ce roman décrit la famille comme le lieu de l’inégalité entre les sexes, microcosme et creuset d’un système social qui polarise les rôles hommes-femmes (Anna est traitée de garçon manqué parce qu’elle aime le travail de la ferme&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref13_65pahwk&quot; title=&quot;Il serait possible de lire ce roman en parallèle avec La Belle Bête de Marie-Claire Blais, autre roman d’une fille qui cherche à se venger d’un frère qui, malgré son infériorité, jouit de la préférence maternelle.&quot; href=&quot;#footnote13_65pahwk&quot;&gt;13&lt;/a&gt;), banalise la violence envers les femmes, et cherche à bâillonner aussi bien les victimes que les récalcitrantes. Tant la famille (mère) que la société (maire) sont abusives et corrompues. Nulle amitié n’est possible entre frères et sœurs (ni entre hommes et femmes en général) et même la solidarité entre femmes se crée en partie par dépit et par ressentiment contre les hommes. La justice triomphante d’Anna est aussi implacable que l’injustice qu’elle balaie&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref14_dwebo35&quot; title=&quot;Au niveau métaphorique, on note certaines contradictions: Anna reproche à ses frères d’avoir été élevés en «petits rois» (Wolinski, 2009: 168) éducation qui les a ruinés pour la vie, mais rêve du jour où «elle régner[a] sur les vignes» (Wolinski, 2009: 41).&quot; href=&quot;#footnote14_dwebo35&quot;&gt;14&lt;/a&gt;. Le rapport frère-sœur, ici, ressemble à un champ de bataille où périt tout espoir de bonne entente entre hommes et femmes, où disparaît toute la famille, sinon la veuve sans enfants. On est bien passé d’un monde patriarcal aux rôles et aux identités rigides à un autre plus moderne, où Anna fait valoir ses talents en affaires et dans l’agriculture, domaines codifiés au départ comme masculins, mais la solitude autour d’elle est telle que la renaissance suggérée a goût de mort.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vieilles et nouvelles familles: &lt;em&gt;Ce qu’il en reste&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Là où aucune valeur positive n’était rattachée aux frères jumeaux d’&lt;em&gt;Au diable vauvert&lt;/em&gt;, la gémellité sœur-frère, chez Julie Hivon, fascine et séduit; elle est liée à l’éclatement des rôles de genre traditionnels, rigidement respectés par la société que dépeint Wolinski. De nombreux critiques l’ont montré, les jumeaux (et les doubles, figures connexes, mais distinctes) peuplent la mythologie et la littérature depuis des millénaires. Jean Perrot montre que les jumeaux tendent à «faire coïncider et à réconcilier les notions opposées d’identité et de complémentarité» (Perrot, 1976: 16). De nos jours, on les lie volontiers à des questions de genre, de relations humaines ou d’identité personnelle, culturelle ou sexuelle (de Nooy, 2005: xviii). Juliana de Nooy affirme que les jumeaux mixtes sont nettement plus rares dans la littérature et le cinéma contemporains que les jumeaux de même sexe et elle n’étudie aucun couple mixte; sur la douzaine de romans contemporains analysés par Jean Arrouye (2002), deux seulement mettent en scène des jumeaux de sexe opposé. Dans l’écriture des femmes contemporaines, en revanche, ils abondent: on en trouve chez Monique LaRue, Catherine Leroux, Suzanne Jacob, Pierrette Fleutiaux et Cécile Ladjali, entre autres. Faut-il en conclure que la question de la mixité intéresse tout particulièrement les femmes?&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Dès leur première rencontre dans un bar miteux, les jumeaux Rose et Olivier fascinent la narratrice d’Hivon, qui, apprenant qu’ils sont sans foyer –la maison familiale a été détruite dans un incendie– leur ouvre son petit appartement, son cœur et ses bras:&lt;/p&gt;&lt;p style=&quot;margin-left: 40px;&quot;&gt;Deux vampires pénètrent dans le bar enfumé. Deux anges noirs au teint pâle, à la bouche écarlate. Il est beau comme une fille aux longs cils; elle est gracieuse comme un garçon trop maigre. Ils ont le corps décharné et raide des gens qui ont déjà trop brûlé. Ils sont beaux à en être damnés (Hivon, 1999: 12).&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Les jumeaux fascinent par leur théâtralité (les deux sont maquillés et costumés de façon extravagante), par leurs contradictions (à la fois anges et vampires), par leur ressemblance trouble et par la façon dont ils brouillent la frontière entre masculin et féminin (le garçon «comme une fille» et la fille «comme un garçon»&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref15_klwtj0j&quot; title=&quot;Voir Boisclair et Saint-Martin, 2006, pour une étude de l’androgynie et de l’éclatement des identités de genre dans ce roman.&quot; href=&quot;#footnote15_klwtj0j&quot;&gt;15&lt;/a&gt;). Par mimétisme avec Rose, la narratrice, qui s’appelle en réalité Juliette, dira se nommer Mauve. Son autobaptême nocturne engendre un mode de vie nouveau. Le duo sœur-frère se transforme en triangle bisexuel –Mauve désire et Olivier, et Rose–, puis Étienne, voisin, ami, amant et frère symbolique de Mauve, s’installe également avec eux. Ils mettent leurs maigres biens en commun, peignent des toiles qu’ils cosignent, se soutiennent en tout et en oublient les rôles prédéterminés et les identités stables. Tout le monde est le centre de leur alliance, et personne ne l’est; Olivier et Rose forment un couple –on apprend très vite qu’ils sont aussi amoureux et amants–, mais qui demeure pleinement perméable aux autres. Leur cohabitation est chaotique, joyeuse et tendre, et, à la différence du château familial d’&lt;em&gt;Au diable vauvert&lt;/em&gt;, la maison est ouverte&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref16_mio5012&quot; title=&quot;La dernière phrase du roman précise que la porte de Mauve est toujours ouverte au cas où Olivier reviendrait, geste romantique bien différent cependant de la maison ouverte avec ses connotations de bohème, de liberté et d’accueil.&quot; href=&quot;#footnote16_mio5012&quot;&gt;16&lt;/a&gt; (les amis accueillent au besoin d’autres êtres, dont Claudia, une femme volée et battue qu’ils ont trouvée dans un centre commercial) tout comme les identités sont éclatées. Le minuscule logement de Mauve devient rapidement le modèle d’une petite société gouvernée par la solidarité, le partage, le respect des désirs et des limites d’autrui et une gestion collective fondée sur le bien commun. La sollicitude, l’amitié et le désir y circulent librement.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Cette solidarité joyeuse s’oppose explicitement à la désunion qui règne dans les familles d’origine des personnages. Le frère de Mauve, qui n’a jamais osé révéler son homosexualité à ses parents, s’est pendu un an avant que débute l’action romanesque à cause d’un amour malheureux; le père, qui a toujours préféré sans raison le fils à la fille&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref17_80a44p4&quot; title=&quot;Comme Anna, Mauve nourrit envers son frère un ressentiment intense: «C’est un peu comme si le grand Nicolas de bronze sur son podium s’était penché sur son humble petite sœur juste avant de jeter le podium par terre pour se pendre» (Hivon, 1999: 212).&quot; href=&quot;#footnote17_80a44p4&quot;&gt;17&lt;/a&gt;, entre dans une dépression suicidaire. Bien que la mère soit dépeinte avec compassion, le complexe familial est mortifère et Mauve coupe les ponts à plus d’une reprise. Olivier et Rose, eux, ont un secret terrible: pour éviter que son père la sépare de son frère-amant, Rose a été obligée de coucher aussi avec son géniteur; en apprenant la vérité, Olivier a mis le feu à la maison (on laisse entendre que les parents auraient péri dans les flammes) et s’est enfui avec Rose. Comme chez Wolinski, les familles traditionnelles sont liées à la mort; la nouvelle alliance des amis-amants, elle, malgré leur pauvreté extrême et l’exiguïté de leur espace vital, est solide, saine et vivifiante.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ce qu’il en reste &lt;/em&gt;s’inscrit ainsi, au départ, sous le signe d’une multiplicité heureuse: identités sexuelles éclatées, désirs pluriels (hétérosexualité, homosexualité, bisexualité), microcosme social mouvant formé d’amis et de parents, plus heureux et plus libre que les mortelles familles d’origine. Mais l’utopie est de courte durée. Lors d’un voyage aux États-Unis, Rose est violée par un Américain et tombe enceinte; on décide d’un commun accord que le bébé est d’Olivier et on se prépare dans le bonheur à sa naissance. L’évènement entraînera tout de même la fin du petit monde heureux. L’arrivée imminente de l’enfant, signe de la résurgence de l’ordre familial, oblige les personnages à chercher du travail, donc à rentrer en partie dans le rang. Puis Rose meurt en couches, Olivier se reproche de l’avoir tuée par son amour et disparaît à jamais. Dans un épilogue, Mauve raconte que Marie-Rose, la fille d’Olivier et de Rose, a maintenant six ans. La «piaule», image d’une société nouvelle, a disparu au profit d’un «loft dans la vieille ville» (Hivon, 1999: 235); ce nouvel espace consigne le règne des enfants uniques (Marie-Rose et le fils de Claudia, qui a presque le même âge), des grands-parents ravis (Mauve s’est réconciliée avec ses parents à la naissance de Marie-Rose) et des cellules familiales plus traditionnelles. Si certains traits du rêve collectif demeurent –Étienne et Mauve, sans former un couple ni vivre ensemble, élèvent une enfant qui, biologiquement, n’est pas la leur, et Mauve, après plusieurs années sur le marché du travail, s’est remise à peindre à temps plein–, le couple dissident a disparu à tout jamais, et Mauve, pourtant active et dynamique, se dépeint, dans les dernières lignes du roman, dans la posture féminine traditionnelle de la femme qui attend à la fenêtre, «en silence» (Hivon, 1999: 237), le retour improbable d’un amour perdu.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Perrot souligne l’ambivalence de la gémellité, tantôt euphorique (Shakespeare la lie à la renaissance), tantôt dysphorique (Poe l’associe à la culpabilité et à la mort). Le couple Olivier-Rose active, à n’en pas douter, les deux polarités. La couple sulfureux, sereinement incestueux, radicalement éclaté quant au masculin et au féminin, était-il trop beau –ou trop menaçant– pour durer? À l’image de la maison familiale de Rose et Olivier, dévorée par les flammes («il n’est resté que des cendres» [Hivon, 1999: 201]), le petit monde heureux des copains a été détruit. Le titre le suggère, on se trouve dans un monde dévasté, où, la plénitude heureuse disparue, on doit se contenter de «ce qu’il en reste».&lt;/p&gt;&lt;center&gt;&lt;strong&gt;«DÉTRUIRE, DIT-ELLE» : NOUVEL ORDRE OU CHAMP DE RUINES?&lt;/strong&gt;&lt;/center&gt;&lt;p style=&quot;margin-left: 480px;&quot;&gt;Proverbe français:&lt;br&gt;Qui a des filles est toujours berger.&lt;br&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Là où le roman de Wolinski, qui a pour principal enjeu la vengeance, est tourné pour l’essentiel vers le passé, celui d’Hivon vise la création d’un nouveau mode de vie, et donc le futur. Dans les deux, cependant, le monde traditionnel agonise ou est assassiné, tandis que le nouveau –la carrière d’Anna, une vie collective heureuse– peine à naître. Wolinski lie le rapport sœur-frère au partage patriarcal des rôles et des pouvoirs et voue les frères à la destruction; Hivon fait naître, avec le couple Olivier-Rose, des identités éclatées, hybrides, ouvertes. Mais elle détruit ensuite ce rêve heureux en condamnant Rose à la mort. Dans les deux textes, tous les rapports sœur-frère sont liquidés par la mort tantôt des frères (ceux d’Anna comme celui de Mauve), tantôt de la sœur (Rose). Demeure l’enfant, chez Hivon, fondatrice de nouveaux espoirs. Notons toutefois que la fin des deux romans attribue aux femmes la fonction traditionnelle du &lt;em&gt;care&lt;/em&gt; –Anna devient père et mère en quelque sorte avec son entreprise qui lui permettra de sauver la région et Mauve se charge d’élever Marie-Rose.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Autre constante, le motif de l’inceste. Chez Wolinski, il est traité de manière traditionnelle: les frères d’Anna violent celle qui, à leur insu, est leur demi-sœur, et cette transgression involontaire entraîne leur mort. Chez Hivon, le rapport incestueux est à la fois valorisé et présenté comme «naturel», même lorsque Rose est enceinte. La confusion des rôles –sœur et frère, mais aussi amants et enfin parents– est-elle trop grande enfin pour échapper à la destruction? Plus généralement, la fréquence du désir incestueux, consommé ou non, mais fortement présent –on le relève dans tous les romans de jumeaux mentionnés ci-haut, mais aussi dans d’autres romans frère-sœur (chez Anne Hébert, Linda Lê, Catherine Mavrikakis, etc.), est déroutant d’un point de vue féministe. Alors que l’inceste père-fille ou père-fils, en littérature, est presque universellement condamné&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref18_bceeyig&quot; title=&quot;Pour la littérature québécoise, voir Saint-Martin, 2010.&quot; href=&quot;#footnote18_bceeyig&quot;&gt;18&lt;/a&gt;, l’inceste sœur-frère s’accompagne le plus souvent d’une valence positive: il s’agit d’un amour-passion intense et réciproque, pleinement consenti et égalitaire. Peut-être parce qu’il se pratique sur l’axe horizontal (même génération, même âge), il est lié au plaisir et au partage plutôt qu’à la violence et à la domination. Mais très souvent, comme chez Hivon, il finit par mal tourner, provocant l’éclatement du couple incestueux et la mort d’un des amants, des deux ou encore d’une personne de leur entourage&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref19_dbbnny8&quot; title=&quot;Voir Saint-Martin, 2012.&quot; href=&quot;#footnote19_dbbnny8&quot;&gt;19&lt;/a&gt;. Le plus souvent, le rêve d’androgynie et de fusion parfaite dont il est porteur tourne court.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Viol, inceste et suicide du frère (dans les deux romans), folie de la mère et mort accidentelle du mari chez Wolinski, incendie criminel et mort des parents comme de la sœur chez Hivon: les deux romans, c’est le moins qu’on puisse dire, sont marqués par une destruction extrême. Ils ne représentent pas pour autant des cas isolés. Les crimes, les violences, les transgressions comme l’inceste abondent dans les romans du rapport sœur-frère, où leur incidence, comme celui des jumeaux, est anormalement élevée&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref20_yxhb6x6&quot; title=&quot;Voir Saint-Martin, 2014.&quot; href=&quot;#footnote20_yxhb6x6&quot;&gt;20&lt;/a&gt;. C’est que le roman offre une sorte de laboratoire, un espace sécuritaire où brouiller les pistes, semer le trouble, risquer l’extrême, tuer le vieux et, dans certains cas, engendrer du neuf ou du moins, en signalant les impasses actuelles, exprimer un brûlant désir de voies nouvelles.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Bibliographie&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;ANDRÉ, Jacques. 1993. &lt;em&gt;La révolution fratricide: essai de psychanalyse du lien social&lt;/em&gt;, Paris: Presses universitaires de France, coll. «Petite bibliothèque de psychanalyse», 253 p.&lt;br&gt;&amp;nbsp;&lt;br&gt;ARROUYE, Jean. 2002. «Contrastes: les jumeaux dans le roman contemporain», dans Évelyne Adoue et Juliette Solvès (dir.), &lt;em&gt;Jumeaux&lt;/em&gt;, Paris: Autrement, coll. «Mutations», p. 130-141.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;BELOTTI, Elena Giannini. 1981. &lt;em&gt;Du côté des petites filles&lt;/em&gt;, trad. de l’italien par le collectif de traduction des éditions Des femmes, Paris: Des femmes, 208 p.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;BOISCLAIR, Isabelle, et Lori SAINT-MARTIN. 2006. «Les conceptions de l’identité sexuelle, le postmodernisme et les textes littéraires», &lt;em&gt;Recherches féministes&lt;/em&gt;, vol. 19, n°2, 2006, p. 5-27.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;BOOSE, Lynda E., et Betty S. FLOWERS (dir.). 1989. &lt;em&gt;Daughters and Fathers, Baltimore et Londres: The John Hopkins University Press&lt;/em&gt;, 452 p.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;CHAPONNIÈRE, Corinne, et Martine CHAPONNIÈRE. 2006. &lt;em&gt;La mixité: Des hommes et des femmes&lt;/em&gt;, Gollion: Infolio, coll. «Illico», 128 p.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;COLLECTIF. 1972. &lt;em&gt;Dick and Jane as Victims: Sex Stereotyping in Children’s Readers, Women and Words&lt;/em&gt;, Princeton: Women on Words and Images, 57 p.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;COULON, Nathalie, et Geneviève CRESSON (dir.). 2007. &lt;em&gt;La petite enfance: entre familles et crèches, entre sexe et genre&lt;/em&gt;, Paris: L’Harmattan., 234 p.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;DAFFLON NOVELLE, Anne (dir.). 2006.&lt;em&gt; Filles-garçons: socialisation différenciée?&lt;/em&gt; Grenoble: Presses de l’Université de Grenoble, coll. «Vies sociales», 399 p.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;FLEUTIAUX, Pierrette. 2005. &lt;em&gt;Les Amants imparfaits&lt;/em&gt;, Paris: Babel, 309 p.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;FRAISSE, Geneviève. 2001. «Sœurs et frères», dans &lt;em&gt;La controverse des sexes&lt;/em&gt;, Paris: Presses universitaires de France, coll. «Quadrige/PUF», p. 45-63.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;GAYET, Daniel. 1993. &lt;em&gt;Les relations fraternelles. Approches psychologiques et anthropologiques des fratries&lt;/em&gt;, Lausanne: Delachaux et Niestlé, 205 p.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;GUILBERT, Georges-Claude. 2004. &amp;nbsp;&lt;em&gt;C&#039;est pour un garçon ou pour une fille? La dictature du genre,&lt;/em&gt; Paris: Autrement, coll. «Frontières», 116 p.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;HÉBERT, Anne. 1975.&lt;em&gt; Les Enfants du sabbat&lt;/em&gt;, Paris: Seuil, 186 p.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;HIVON, Julie. 1999. &lt;em&gt;Ce qu’il en reste&lt;/em&gt;, Montréal: XYZ, 237 p.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;JACOB, Suzanne. 2003. &lt;em&gt;Wells&lt;/em&gt;, Montréal: Boréal, 80 p.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;KOWALESKI-WALLACE, Beth, et Patricia YAEGER (eds). 1989. &lt;em&gt;Refiguring the Father: New Feminist Readings of Patriarchy&lt;/em&gt;, Carbondale and Edwardsville: Southern Illinois University Press, coll. «Ad Feminam», 344 p.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;LAFON, Marie-Hélène. 2008. &lt;em&gt;Les Derniers Indiens&lt;/em&gt;, Paris: Buchet Chastel, 167 p.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;LADJALI, Cécile. 2004. &lt;em&gt;Les Souffleurs&lt;/em&gt;, Paris: Babel, 157 p.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;LAMOUREUX, Diane. 1999. «La posture du fils», dans Diane Lamoureux, Chantal Maillé et Micheline de Sève (dir.), &lt;em&gt;Malaises identitaires. Échanges féministes autour d’un Québec incertain&lt;/em&gt;, Montréal: Remue-ménage, p. 25-51.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;LARUE, Monique. 1982. &lt;em&gt;Les Faux Fuyants&lt;/em&gt;, Montréal: Québec Amérique, 201 p.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;LEROUX, Catherine. 2013. &lt;em&gt;Le Mur mitoyen&lt;/em&gt;, Québec: Alto, 344 p.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;MASSÉ, Carole. 2010. &lt;em&gt;L’Arrivée au monde&lt;/em&gt;, Montréal: VLB, 80 p.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;MAVRIKAKIS, Catherine. 2005. &lt;em&gt;Fleurs de crachat&lt;/em&gt;, Montréal: Leméac, 200 p.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;MISTRAL, Laure. 2010. &lt;em&gt;La fabrique de filles: comment se reproduisent les stéréotypes et les discriminations sexuelles&lt;/em&gt;, Paris: Syros/Amnesty International, coll. «Femmes!», 253 p.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;NOOY, Juliana de. 2005. &lt;em&gt;Twins in Contemporary Literature and Culture: Look Twice&lt;/em&gt;, New York: Palgrave Macmillan, 224 p.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;PATEMAN, Carole. 1988. &lt;em&gt;The Sexual Contract&lt;/em&gt;, Stanford: Stanford University Press, 276 p.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;PERROT, Jean. 1976. &lt;em&gt;Mythe et littérature sous le signe des jumeaux&lt;/em&gt;, Paris: Presses Universitaires de France, 223 p.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;ROUYER, Véronique. 2007. &lt;em&gt;La construction de l&#039;identité sexuée&lt;/em&gt;, Paris: Armand Colin, coll. «Cursus», 175 p.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;ROUYER, Véronique, Sandrine CROITY BELZ et Yves PRÊTEUR (dir.). 2010. &lt;em&gt;Genre et socialisation de l&#039;enfance à l&#039;âge adulte: expliquer les différences, penser l&#039;égalité&lt;/em&gt;, Toulouse: Érès, 238 p.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;SCHNITZER, Luda. 2003 (1990). «Fraternité, inégalité», dans Lucette Savoie (dir.), &lt;em&gt;Des sœurs, des frères&lt;/em&gt;, Paris: Autrement, coll. «Pluriel», p. 82-91.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;SAINT-MARTIN, Lori. 2014. «Le rapport frère-sœur comme signe de la mixité dans le roman français contemporain des femmes», dans Amaleena Damlé avec Gill Rye (dir.), &lt;em&gt;Aventures et expériences littéraires: écritures des femmes au début du vingt-et-unième siècle&lt;/em&gt;, Amsterdam: Rodopi, p. 177-194.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;________. 2012a «La gémellité frère-sœur et les glissements du genre dans Les amants imparfaits de Pierrette Fleutiaux et Les souffleurs de Cécile Ladjali», dans Thérèse Saint-Gelais (dir.), &lt;em&gt;Loin des yeux près du corps. Entre théorie et création&lt;/em&gt;, Montréal: Remue-ménage, p. 99-104.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;________. 2012b. «Frères et sœurs: figures de la fugue chez Monique LaRue, Suzanne Jacob et Carole Massé», &lt;em&gt;Francofonia&lt;/em&gt; (Bologne, Italie), no 62, printemps 2012, p. 83-97.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;________. 2010. &lt;em&gt;Au-delà du Nom. La question du père dans la littérature québécoise actuelle&lt;/em&gt;, Montréal: Presses de l’Université de Montréal, 432 p.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;THÉRY, Irène. 2001. «Maternité et mixité», dans Yvonne Knibiehler (dir.), &lt;em&gt;Maternité, affaire privée, affaire publique&lt;/em&gt;, Paris: Bayard, p. 251-270.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;WEINMANN, Heinz. 1987.&lt;em&gt; Du Canada au Québec. Généalogie d’une histoire&lt;/em&gt;, Montréal: L’Hexagone, 486 p.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;WOLINSKI, Maryse. 2009. &lt;em&gt;Au diable vauvert&lt;/em&gt;, Paris: Points roman, 220 p.&lt;/p&gt;

&lt;section  class=&quot;footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed&quot; data-collapsible-show-label=&quot;Notes&quot; data-collapsible-hide-label=&quot;Notes&quot;&gt;&lt;ul class=&quot;footnotes collapsible-content&quot;&gt;&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote1_lu9n2j0&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref1_lu9n2j0&quot;&gt;1.&lt;/a&gt; Le présent article s’inscrit dans le cadre d’un projet de recherche mené en collaboration avec Isabelle Boisclair et subventionné par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, que je tiens à remercier de son aide.&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote2_fktue2k&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref2_fktue2k&quot;&gt;2.&lt;/a&gt; Ou papa et maman au travail, maman tout de même responsable des enfants et de la maison…&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote3_7iw2by4&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref3_7iw2by4&quot;&gt;3.&lt;/a&gt; De propos délibéré, j’inverse l’ordre des termes: si «frère et sœur» nous semble plus naturel que «sœur et frère», c’est justement en raison d’un primat du masculin non reconnu.&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote4_72w6g38&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref4_72w6g38&quot;&gt;4.&lt;/a&gt; Voir le site Internet de CBC Radio [en ligne], &lt;a href=&quot;http://www.cbc.ca/news/canada/fetal-gender-testing-offered-at-private-clinics-1.1183673&quot;&gt;http://www.cbc.ca/news/canada/fetal-gender-testing-offered-at-private-cl...&lt;/a&gt;. Consulté le 14 mai 2014.&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote5_gr5rc46&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref5_gr5rc46&quot;&gt;5.&lt;/a&gt; Voir l’ouvrage classique de Belotti, 1981, et, plus près de nous, Guilvert, 2004 ainsi que Dafflon Novelle, 2006; Rouyer, 2007; et Mistral, 2010.&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote6_4c50mou&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref6_4c50mou&quot;&gt;6.&lt;/a&gt; Pour une lecture féministe pionnière du sexisme des livres pour enfants, voir le collectif par Women on Words and Images, 1972.&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote7_rf7onrf&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref7_rf7onrf&quot;&gt;7.&lt;/a&gt; Dans la série des &lt;em&gt;Chroniques de Narnia &lt;/em&gt;de C.S. Lewis, l’aîné des quatre enfants est un garçon et le cadet, une fille; si les jeunes sorciers de &lt;em&gt;Harry Potter&lt;/em&gt; ont tous le même âge, Ginny, seule fille de la famille, est la plus jeune des Weasley.&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote8_pg9l9uh&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref8_pg9l9uh&quot;&gt;8.&lt;/a&gt; Voir à ce sujet Carol Pateman, 1988.&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote9_enfk6a4&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref9_enfk6a4&quot;&gt;9.&lt;/a&gt; Même jeu au Québec, selon Diane Lamoureux qui analyse la «posture du fils».&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote10_94y36s3&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref10_94y36s3&quot;&gt;10.&lt;/a&gt; Comme le rappelle Heinz Weinmann, «c’est le Parti patriote présidé par Papineau en personne qui, dès 1834, se bat pour l’abolition du droit de vote des femmes» (1987: 353).&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote11_i8m1die&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref11_i8m1die&quot;&gt;11.&lt;/a&gt; On assiste ainsi régulièrement au retour de stéréotypes comme «la rivalité entre femmes», le «crêpage de chignon» et le «bitchage».&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote12_q2k88ji&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref12_q2k88ji&quot;&gt;12.&lt;/a&gt; Voir Chaponnière et Chaponnière, 2006 ainsi que Théry, 2001.&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote13_65pahwk&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref13_65pahwk&quot;&gt;13.&lt;/a&gt; Il serait possible de lire ce roman en parallèle avec &lt;em&gt;La Belle Bête&lt;/em&gt; de Marie-Claire Blais, autre roman d’une fille qui cherche à se venger d’un frère qui, malgré son infériorité, jouit de la préférence maternelle.&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote14_dwebo35&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref14_dwebo35&quot;&gt;14.&lt;/a&gt; Au niveau métaphorique, on note certaines contradictions: Anna reproche à ses frères d’avoir été élevés en «petits rois» (Wolinski, 2009: 168) éducation qui les a ruinés pour la vie, mais rêve du jour où «elle régner[a] sur les vignes» (Wolinski, 2009: 41).&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote15_klwtj0j&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref15_klwtj0j&quot;&gt;15.&lt;/a&gt; Voir Boisclair et Saint-Martin, 2006, pour une étude de l’androgynie et de l’éclatement des identités de genre dans ce roman.&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote16_mio5012&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref16_mio5012&quot;&gt;16.&lt;/a&gt; La dernière phrase du roman précise que la &lt;em&gt;porte &lt;/em&gt;de Mauve est toujours ouverte au cas où Olivier reviendrait, geste romantique bien différent cependant de la&lt;em&gt; maison&lt;/em&gt; ouverte avec ses connotations de bohème, de liberté et d’accueil.&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote17_80a44p4&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref17_80a44p4&quot;&gt;17.&lt;/a&gt; Comme Anna, Mauve nourrit envers son frère un ressentiment intense: «C’est un peu comme si le grand Nicolas de bronze sur son podium s’était penché sur son humble petite sœur juste avant de jeter le podium par terre pour se pendre» (Hivon, 1999: 212).&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote18_bceeyig&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref18_bceeyig&quot;&gt;18.&lt;/a&gt; Pour la littérature québécoise, voir Saint-Martin, 2010.&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote19_dbbnny8&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref19_dbbnny8&quot;&gt;19.&lt;/a&gt; Voir Saint-Martin, 2012.&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote20_yxhb6x6&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref20_yxhb6x6&quot;&gt;20.&lt;/a&gt; Voir Saint-Martin, 2014.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;/section&gt;&lt;/div&gt;
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          &lt;div class=&quot;field-item even&quot;&gt;La présente étude, mi-théorique, mi-critique, interrogera d’abord la relation sœur-frère traditionnelle dans sa double dimension familiale et sociale, en mettant en lumière ses mécanismes de pouvoir dissimulés mais efficaces, d’autant plus efficaces justement qu’ils échappent à l’attention. Nous verrons dans un premier temps que la relation sœur-frère, au confluent du privé et du collectif, soulève des enjeux politiques: questions de voix, de représentation, de pouvoir. Dans un deuxième temps, nous nous tournerons vers les textes littéraires mettant en scène cette relation: après la présentation d’une série de pistes de lecture, il sera question de deux romans, Au diable vauvert de la Française Maryse Wolinski (2009) et Ce qu’il en reste de la Québécoise Julie Hivon (1999)&lt;/div&gt;
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      &lt;div class=&quot;field-label&quot;&gt;Pour citer ce document: &lt;/div&gt;
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          &lt;div class=&quot;field-item even&quot;&gt;&lt;span class=&quot;biblio-authors&quot; &gt;&lt;a href=&quot;/fr/biblio?f%5Bauthor%5D=3628&quot; rel=&quot;nofollow&quot;&gt;Saint-Martin, Lori&lt;/a&gt;&lt;/span&gt;. 2014. « &lt;a href=&quot;/fr/biblio/mixite-et-filiation-le-rapport-soeur-frere-en-litterature-contemporaine&quot;&gt;&lt;span class=&quot;biblio-title&quot; &gt;Mixité et filiation: le rapport soeur-frère en littérature contemporaine&lt;/span&gt;&lt;/a&gt; ». En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. &amp;lt;&lt;a href=&quot;https://oic.uqam.ca/fr/articles/mixite-et-filiation-le-rapport-soeur-frere-en-litterature-contemporaine&quot;&gt;https://oic.uqam.ca/fr/articles/mixite-et-filiation-le-rapport-soeur-frere-en-litterature-contemporaine&lt;/a&gt;&amp;gt;. Consulté le 1 mai 2023. Publication originale : (&lt;span  style=&quot;font-style: italic;&quot;&gt;Filiations du féminin&lt;/span&gt;. 2014. Montréal : Institut de recherches et d&#039;études féministes (IREF). coll. Agora, vol. Cahier de l&#039;IREF).&lt;span class=&quot;Z3988&quot; title=&quot;ctx_ver=Z39.88-2004&amp;amp;rft_val_fmt=info%3Aofi%2Ffmt%3Akev%3Amtx%3Adc&amp;amp;rft.title=Mixit%C3%A9+et+filiation%3A+le+rapport+soeur-fr%C3%A8re+en+litt%C3%A9rature+contemporaine&amp;amp;rft.isbn=978-2-922045-44-4&amp;amp;rft.date=2014&amp;amp;rft.volume=Cahier+de+l%26%23039%3BIREF&amp;amp;rft.aulast=Saint-Martin&amp;amp;rft.aufirst=Lori&amp;amp;rft.pub=Institut+de+recherches+et+d%26%23039%3B%C3%A9tudes+f%C3%A9ministes+%28IREF%29&amp;amp;rft.place=Montr%C3%A9al&quot;&gt;&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;
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      &lt;div class=&quot;field-label&quot;&gt;Pour citer ce document (Computed): &lt;/div&gt;
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          &lt;div class=&quot;field-item even&quot;&gt;&amp;lt;span class=&amp;quot;biblio-authors&amp;quot; &amp;gt;Saint-Martin, Lori&amp;lt;/span&amp;gt;. 2014. « &amp;lt;span class=&amp;quot;biblio-title&amp;quot; &amp;gt;Mixité et filiation: le rapport soeur-frère en littérature contemporaine&amp;lt;/span&amp;gt; ». En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. &amp;amp;lt;https://oic.uqam.ca/fr/articles/mixite-et-filiation-le-rapport-soeur-frere-en-litterature-contemporaine&amp;amp;gt;.  Publication originale : (&amp;lt;span  style=&amp;quot;font-style: italic;&amp;quot;&amp;gt;Filiations du féminin&amp;lt;/span&amp;gt;. 2014. Montréal : Institut de recherches et d&amp;#039;études féministes (IREF). coll. Agora, vol. Cahier de l&amp;#039;IREF).&amp;lt;span class=&amp;quot;Z3988&amp;quot; title=&amp;quot;ctx_ver=Z39.88-2004&amp;amp;amp;rft_val_fmt=info%3Aofi%2Ffmt%3Akev%3Amtx%3Adc&amp;amp;amp;rft.title=Mixit%C3%A9+et+filiation%3A+le+rapport+soeur-fr%C3%A8re+en+litt%C3%A9rature+contemporaine&amp;amp;amp;rft.isbn=978-2-922045-44-4&amp;amp;amp;rft.date=2014&amp;amp;amp;rft.volume=Cahier+de+l%26%23039%3BIREF&amp;amp;amp;rft.aulast=Saint-Martin&amp;amp;amp;rft.aufirst=Lori&amp;amp;amp;rft.pub=Institut+de+recherches+et+d%26%23039%3B%C3%A9tudes+f%C3%A9ministes+%28IREF%29&amp;amp;amp;rft.place=Montr%C3%A9al&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&lt;/div&gt;
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 <pubDate>Fri, 08 Apr 2022 15:48:24 +0000</pubDate>
 <dc:creator>Alexia Giroux</dc:creator>
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 <title>De l&#039;assignation à l&#039;éclatement. Continuités et ruptures dans les représentations des femmes</title>
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    &lt;div class=&quot;field-items&quot;&gt;
          &lt;div class=&quot;field-item even&quot;&gt;Les auteures explorent, à partir de leurs disciplines et ancrages, diverses facettes de l’expérience des femmes, telle qu’elle nous est présentée dans: les discours de presse, les médias, les politiques, la fiction, les pratiques créatrices, les préconceptions et le passage du temps. &lt;/div&gt;
      &lt;/div&gt;
&lt;/div&gt;
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 <pubDate>Tue, 15 Mar 2022 13:30:03 +0000</pubDate>
 <dc:creator>Alexia Giroux</dc:creator>
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 <title>«L&#039;envie» de Sophie Fontanel: se soustraire au «schéma des hommes»</title>
 <link>https://oic.uqam.ca/fr/articles/lenvie-de-sophie-fontanel-se-soustraire-au-schema-des-hommes</link>
 <description>&lt;div class=&quot;field field-name-body field-type-text-with-summary field-label-hidden&quot;&gt;
    &lt;div class=&quot;field-items&quot;&gt;
          &lt;div class=&quot;field-item even&quot; property=&quot;content:encoded&quot;&gt;&lt;p&gt;«Pendant une longue période, qu’au fond je n’ai à cœur ni de situer dans le temps ni d’estimer ici en nombre d’années, j’ai vécu dans peut-être la pire insubordination de notre époque, qui est l’absence de vie sexuelle» (7). Ainsi débute &lt;em&gt;L’envie&lt;/em&gt;, roman de Sophie Fontanel, publié en 2011. Dire que la «pire insubordination» réside dans le fait de se priver de vie sexuelle suggère que la sexualité est une injonction à laquelle il faut se soumettre, corroborant qu’elle est, ainsi que le formule Gayle Rubin, «un des principaux soucis de notre société» (2010: 172); une fabuleuse obsession, en somme. Et c’est bien cette insubordination qu’a retenue la critique jusqu’ici: l’abstinence comme un exploit. À la clôture du roman, la narratrice renoue avec le sexe: «il s’approcha, et dès que je le pus avec quelle hâte j’appliquai ma main où elle n’allait plus. Je touchai quelque chose qui me &lt;em&gt;rassura &lt;/em&gt;tellement» (161). Mais qu’est-ce qui rend donc la narratrice si &lt;em&gt;craintive&lt;/em&gt; envers la sexualité (puisque son retour à la sexualité est annoncé par le fait d’être rassurée), au point de s’y refuser?&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Certes, la narratrice indique une piste: «il me semblait qu’il fallait […] sortir du schéma des hommes» (25-26). Mais à quoi renvoie ce schéma? Et que se passe-t-il lorsque quelqu’un-e se soustrait délibérément à ce schéma, geste qui est sans équivalence avec le fait d’être interdit de sexe, d’être exclu-e, relégué-e aux marges parce que jugé-e indésirable? Le roman esquisse-t-il ce que pourrait être un « schéma des femmes»? Si oui, qu’est-ce qui le distingue? En m’arrêtant aux figurations aussi bien des divers profils sexuels des personnages que de la sexualité elle-même, puis à la trajectoire de la narratrice, je tenterai de voir à quoi la narratrice veut échapper, ainsi qu’avec quoi elle se dit prête à renouer. Qu’est-ce qui la pousse à quitter la scène de la sexualité, et qu’est-ce qui l’y ramène?&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Portraits&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ancrée dans le présent, la narration de &lt;em&gt;L’envie&lt;/em&gt; nous fait plonger dans différents moments du passé, qui sont autant d’occasions de constituer une mosaïque de portraits caractéristiques en fonction des conduites sexuelles: le couple hétérosexuel usé dont l’un des membres trompe l’autre, une lesbienne toujours dans le placard, une autre qui tente de séduire la narratrice («Elle avait cru, puisque je n’allais pas avec les hommes, que j’irais avec les femmes» [72]), un couple d’échangistes, un homme se dépeignant en «affamé sexuel» (60), un autre couple dont la femme proclame «la mirifique activité sexuelle» (67)&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref1_fgshxj1&quot; title=&quot;Si, à première vue, le roman peut sembler hétéronormatif, il faut bien voir qu’en les problématisant, le roman travaille précisément à spécifier les rapports hétérosexuels, et à discuter de la politique qui leur est inhérente, plutôt que de les situer sur un horizon hégémonique.&quot; href=&quot;#footnote1_fgshxj1&quot;&gt;1&lt;/a&gt; et qui fantasme sur la possibilité d’un &lt;em&gt;threesome&lt;/em&gt; avec la narratrice (fantasme qui se dégonfle lorsque la femme apprend que son mari, «n’ayant […apparemment pas absolument] besoin d’une ambiance de trio, [avait] fix[é] un rendez-vous» privé à cette dernière (157). Il y a aussi le voisin de palier de la narratrice, à qui l’épouse refuse aussi bien son corps qu’une séparation et qui, par dépit, fréquente des prostituées (75), et puis l’amie qui téléphone à la narratrice au beau milieu de la nuit pour lui raconter sa dernière aventure, alors que l’amant dort dans la chambre d’à côté, jurant toujours que c’était «mieux que le précédent» (81). Une galerie de portraits donc, au sein de laquelle chacun illustre une posture possible traduisant une sexualité volubile et obsédante.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Mais les portraits comprennent aussi des figures d’abstinents-es autres que celle de la narratrice, question de souligner qu’il y en a plus qu’on pense, même s’ils le sont parfois par défaut et qu’ils ne le crient pas sur les toits. Sans compter qu’ils ne se désignent pas nécessairement comme tels : ils sont plutôt ici des «spectateur[s] de la sexualité» (88). Il en est ainsi de la nounou, figurant «ces [innombrables] femmes » dévouées « [qui élèvent des] enfants qu’elles n’[ont] pas enfantés» (57). On rencontre aussi un aubergiste «sans présence féminine depuis trois ans» (13), puis l’épouse du voisin de palier déjà évoqué ci-haut, qui depuis cinq ans lui impose la « disette » (77). L’oncle Charles est un prêtre qui passe ses vacances au chalet familial, où il fait office de bête mystérieuse: «chaque soir, l’apéritif n’était qu’une progression hypocrite vers la question importante, celle qui définit un homme. Durant la dernière soirée, après avoir bien louvoyé, ils finissaient par la poser: est-ce que ça ne lui pesait pas, à Charles, l’absence de relations sexuelles?» (46). Mentionnons aussi Axel, grand ami de la narratrice, cet «homme infréquenté» (34) qui vit comme elle une «lassitude sexuelle» (14).&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À côté de ces figures, comment la narratrice se décrit-elle elle-même? «Nous disons “chasteté”, mais ce n’est pas le bon mot. Nous disons “abstinence”, ce n’est pas le bon mot. “Asexualité” n’est pas le bon mot» (36). Car comment résumer en un mot «une multitude de dispositions intérieures, de circonstances extérieures»? (36). De fait, la narratrice attribue de multiples désignations à sa situation. De façon très littérale, elle parle de l’«absence de vie sexuelle» (7), de «renoncement» (108). Elle use tantôt d’euphémismes –elle évoque sa «particularité» (7), son «désintérêt» (14), «ce rien qui [lui] fut salutaire» (8)–, tantôt de métaphores– ici se profilent «les solitaires, [formant une] armée non violente sauf contre elle-même» (7-8), là une «inavouable peuplade» (8) –ou encore d’hyperboles– il est question de son «incurable pureté» (117) ou encore du «plus inouï des fantasmes» (142). Mais quelle que soit l’appellation, elle dit se «sentir honteuse de [s]a particularité, pire que différente» (7). C’est dire le stigmate qui pèse sur cette condition.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ces figures de «solitaires» sont ici singularisées, constituées en phénomènes bizarroïdes, alors que d’innombrables personnes vivent des périodes de vie sans sexualité, tout en demeurant invisibilisées. À ne pas confondre avec les célibataires: célibat ne signifie pas désert sexuel («Il m’arrive des trucs par-ci, par-là» (51), précise un homme inquiet de sa réputation), tout comme le fait d’être en couple ne garantit en rien une activité sexuelle permanente. Tous autant qu’ils sont, ces abstinents traduisent un comportement problématique en regard des normes, comportement qui trahit l’injonction à la sexualité –rappelons que celle-ci est souvent présentée comme un « besoin », ce qui présuppose quelque chose de «vital». On ne meurt pourtant pas d’absence ou de privation de sexualité, pas plus que la sexualité ne garantit la sensualité, ou que celle-ci soit réductible à celle-là. «Une part colossale de sensualité a accompagné ces années, où seuls mes rêves ont comblé mes attentes – et quels rêves – et où ce que j’ai approché, ce n’était qu’en pensée – mais quelles pensées» (7), assure la narratrice. Ici, en plus du déplacement du sexuel au sensuel, c’est la quantité –«colossale»– et la qualité –«et quels rêves, et quelles pensées»– qui est soulevée. L’absence de sexualité fait l’objet d’un retournement: ce n’est pas un vide, mais plutôt un plein, et un plein de qualité. Dans le même ordre d’idées, tandis que le «a» privatif de «asexualité» renvoie à l’absence, la narratrice affirme que sa vie «n’était en rien négligeable. Au contraire, elle était riche, parfaitement ajustée à [sa] personne» (7).&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La sexualité est elle aussi l’objet de multiples circonlocutions, la plupart du temps négatives, souvent assimilée à un danger («J’éprouvais une joie à être hors de tout danger» (32)), à un risque («pour le moment il n’y avait aucun risque » dit la narratrice, rapportant un fantasme (33)), quand elle n’est pas associée à la «Servitude» (14), rappelant par là à quel point elle est l’objet d’un discours normatif dictant fréquence et longueur des rapports, etc. Plus rarement est-elle connotée positivement, apparentée à des «délices» (22) ou vue comme un «trésor» (36), mais un trésor qu’il revient, insiste la narratrice, à chacun-e de définir.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quels scénarios?&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Qu’est-ce donc qui éloigne la narratrice de la sexualité? C’est alors qu’elle se trouve entre les bras d’un mauvais amant qu’elle prend la décision de déserter. Et c’est d’abord le corps qui se refuse:&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p style=&quot;margin-left: 40px;&quot;&gt;Ce dont j’avais […] expérimenté la valeur […], ce rinçage inégalé apporté par le sexe, eh bien ne m’intéressait plus. Je n’en pouvais plus qu’on me prenne et qu’on me secoue. Je n’en pouvais plus de me laisser faire. J’avais trop dit oui. Je n’avais pas considéré la tranquillité demandée par mon corps. Comprenant que je n’entendais pas, ce corps avait haussé le ton. […] Une résistance s’était radicalisée en moi. Dans l’intimité, chaque parcelle de mon être se barricadait sans que j’y puisse quoi que ce soit. Je n’arrivais plus à desserrer les poings, il me fallait un effort pour ouvrir ma paume sur les draps, en plus elle se refermait aussitôt. (11)&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Or, l’amant ne sait pas lire ces signes pourtant évidents, et se fait insistant: «Depuis des semaines, j’étais obligée de dire non du front à ce que proposait mon amant. Il s’impatientait. Je me forçais. Cet amant crut que je donnais alors que je concédais. […] Je n’étais devenue qu’une maigre possession pour celui qui estimait me tenir en son pouvoir» (11-12).&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Pour cet amant, le sujet féminin a valeur de «butin» (12), nous dit la narratrice. Butin: « Ensemble des biens matériels et des esclaves ou prisonniers pris à l&#039;ennemi au cours d&#039;une guerre. Produit d&#039;un vol, d&#039;un pillage » (Usito). Dès lors, sa décision est prise: «On ne m’aurait plus» (13)&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref2_binjyu9&quot; title=&quot;Aussi: «On n’allait pas me prendre» (32).&quot; href=&quot;#footnote2_binjyu9&quot;&gt;2&lt;/a&gt;. Il faut lire cet énoncé aussi bien au sens figuré, qui s’impose d’abord – ne plus se faire rouler – qu’au sens littéral: ce «on», qui anonymise la communauté des hommes, ne possèderait plus «m’». Aussi la narratrice rompt-elle avec cette «habitude d’obéir» (14) : «J’exigeais les pleins pouvoirs. Il me semblait qu’il fallait ça pour sortir du schéma des hommes» (26).&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Mais deux histoires précèdent ce moment déclencheur. D’abord celle de la fameuse «première fois». Un touriste mexicain, dans la jeune trentaine, apprivoise la jeune fille de treize ans, qui paraît en avoir seize (16), et l’entraine à son hôtel. Devant la nudité de son nouvel ami, elle s’extasie, mais n’envisage pas qu’il puisse y avoir des suites:&lt;/p&gt;&lt;p style=&quot;margin-left: 40px;&quot;&gt;[…] elle voulut en rester là. Se reposer sur cette idée quelques années. Elle ébaucha le geste de quitter le lit. Le garçon la retint par le poignet. Elle disait qu’elle voulait partir. […] “J’ai 13 ans en réalité”, elle lui opposa. Elle avait une candeur ridicule malgré son intelligence. Car, que croyait-elle? Qu’un homme qui désire au point où désirait celui-là […] va s’en tenir à la théorie? (18)&lt;/p&gt;&lt;p&gt;En racontant l’évènement à une amie, deux ans plus tard, elle réalise qu’il s’agissait d’un viol, tout en refusant l’idée. C’est donc la jeune fille qu’elle a été, que la narratrice adulte met à distance, qui l’incitait à «tout quitter» (16).&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Un autre épisode jalonne son parcours vers le retrait du sexe, alors que, dans la vingtaine, elle vit avec son petit ami (22-24). Celui-ci «aimait la façon dont […] on pouvait [la] réveiller la nuit» (22). On ne peut mieux euphémiser l’abus. Au final, il apparaît que ce qu’il aime par-dessus tout, c’est son propre pouvoir (22), selon les mots de la narratrice.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Trois histoires inaugurales, trois scénarios rebutants : un viol à treize ans, un ami de cœur égoïste et profiteur, puis un mauvais amant qui croit que tout lui est dû. Si ces trois-là résument le «schéma des hommes», ils suffisent en effet à vous en détourner. Ainsi, la «solution sans hommes» (70) de la narratrice met l’accent non pas sur le dédain de la sexualité, mais bien sur la mauvaise qualité des partenaires – et les rapports sociaux de sexe qui les produisent.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le «schéma des hommes»&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ce «schéma des hommes» n’est pas sans liens avec certains aspects du dispositif de la sexualité tels que soulevés par divers théoriciens. Dans &lt;em&gt;Sémiologie de la sexualité&lt;/em&gt;, Pierre Guiraud soutient que c’est toujours «la même voix –celle des Dieux, des Rois et des Pères» qui, dans la littérature érotique, «proclame et érige la puissance, l’autorité et la domination du mâle» (Guiraud, 1978: 109). Il invite à considérer «que ce langage est d’origine entièrement masculine; que les femmes n’y ont sans doute eu aucune part –au moins jusqu’à une date très récente, et encore» (Guiraud, 1978: 109). Certes, les femmes se sont approprié l’écriture de la sexualité au cours des quatre dernières décennies, mais celle-ci reste culturellement marquée par la domination masculine: «sous sa forme la plus abstraite, poursuit Guiraud, l’acte sexuel est simplement une chose qu’un &lt;em&gt;homme &lt;/em&gt;fait à une &lt;em&gt;femme&lt;/em&gt; […] Plus spécifiquement, c’est une “pénétration” et une “agression”» (Guiraud, 1978: 118), soutient-il après avoir examiné les principaux champs sémantiques utilisés pour parler du sexe.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;De son côté, John Gagnon, examinant de façon plus étroite les scripts&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref3_kkj4b9t&quot; title=&quot;Les scripts sexuels peuvent être vus comme des scénarios préétablis entourant les conduites sexuelles; ces scénarios circulent à travers les discours et les objets culturels, influant sur les rapports interpersonnels et les fantasmes, tout en étant influencés par ceux-ci en retour (Gagnon, 2008).&quot; href=&quot;#footnote3_kkj4b9t&quot;&gt;3&lt;/a&gt; de l’agression sexuelle et de la violence, souligne que les «variantes du scénario culturel de l’usage […] de la force [...] ont toutes un trait commun: l’homme dispose d’un droit légitime aux rapports sexuels […] et ce droit est contrecarré par le refus de la femme d’y accéder» (Gagnon, 2008: 118). Aussi bien dire que les femmes sont des dispositifs à prendre pour les hommes&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref4_4poo5jp&quot; title=&quot;Ce qui prolonge la proposition de Goffman pour qui «[c]haque sexe [constitue] un dispositif de formation pour l&#039;autre sexe [...]» (Goffman, 2002: 77).&quot; href=&quot;#footnote4_4poo5jp&quot;&gt;4&lt;/a&gt;, ce que suggère la lecture croisée de Foucault sur le dispositif et de Guillaumin sur l’appropriation des femmes. Ainsi, les scripts sexuels en circulation dans la culture tout autant que le lexique de la sexualité tel que figé dans le langage correspondent à ce que la narratrice de Fontanel désigne comme le schéma des hommes&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref5_38r9ebg&quot; title=&quot;Cela n’est pas sans résonance avec la théorie des scripts, lesquels, selon Gagnon, peuvent être vus comme «des schème[s] cognitif[s] organisé[s]» (Gagnon, 2008: 78), comme des dispositifs heuristiques (80).&quot; href=&quot;#footnote5_38r9ebg&quot;&gt;5&lt;/a&gt;.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Plus spécifiquement, le sexe du schéma des hommes est associé, dans le roman, au frénétique, au tapageur –«Si tout le monde faisait l’amour, on ne s’entendrait plus» (81)–, alors que la narratrice recherche le silence et le calme. Cela s’applique aussi au discours, jugé trop bavard, trop ostentatoire&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref6_3k84sld&quot; title=&quot;C’est bien ce que l’intertexte confirme: «L’envie», c’est aussi le titre d’une chanson de Johnny Hallyday (12). Celle-ci fait entendre une série d’antithèses, variations sur le thème de «trop tue l’envie»: «qu’on me donne le froid pour que j’aime la flamme / Pour que j’aime ma terre qu’on me donne l’exil / Et qu’on m’enferme un an pour rêver à des femmes / […] On m’a trop donné bien avant l’envie […] Qu’on me donne l’envie / l’envie d’avoir envie». «Qu’on m’enferme un an pour rêver à des femmes», dit le chanteur. On le constate, les genres ne sont pas égaux devant le désir: le locuteur exprime un souhait, la narratrice réalise le projet; un an suffit au locuteur; dix sont nécessaires à la narratrice…&quot; href=&quot;#footnote6_3k84sld&quot;&gt;6&lt;/a&gt;, tandis que selon elle, «toute sexualité devrait […] être un [secret]» (159). Les hommes sont jugés trop techniques, trop mécaniques: «au summum de leurs élans, ils se montr[ent] plus basiques que des manettes» (142). C’est aussi une conception utilitaire, économiste, qui est condamnée, telle qu’elle est véhiculée par ce médecin qui compare le corps au «métro de Taipei, à Taiwan» (35): il faut l’utiliser pour ne pas qu’il rouille; a fortiori «le corps sexuel. Si on en fai[t] pas usage, il se dégrad[e]» (35).&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le roman ne propose ni ne précise ce que serait un schéma des femmes. Aussi sommes-nous appelés-es à le reconstituer en regard des propositions implicites du schéma des hommes. Deux passages en particulier donnent prise à la reconstitution. Le premier est un fantasme:&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p style=&quot;margin-left: 40px;&quot;&gt;La nuit, j’étreignais mon oreiller, exactement comme s’il se fût agi d’un être humain à ma portée. J’avais pour lui des égards qu’on a pour celui à qui on ne veut aucun mal. […] C’était me livrer au dos d’un homme imaginé par moi, poser mon front entre ses omoplates, je l’entourais. Et lui-là-bas devant, il me prenait les mains. Il bougeait &lt;em&gt;lentement&lt;/em&gt;, si peu que j’aurais pu jurer qu’il se contentait de respirer. J’en mettais, du temps à comprendre qu’il me berçait. Comment s’arrangeait-il de son désir? Je n’en savais rien. Mon désir à moi c’était d’attendre. (33)&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le second réside dans la finale. Après des années d’abstinence, la narratrice croise un homme sur sa route et annonce qu’elle «[veut] recommencer avec le corps» (159). Cet homme est «calme», il a «la stabilité d’un paysan» (160). Devant lui, elle dit n’avoir plus que «l’embarras des incapables» (160). Il s’approche d’elle, qui «appliqu[e]e [alors] sa main où elle n’allait plus», pour «touch[er] quelque chose qui [la] rassura tellement» (161). Le texte ne spécifie pas ce qu’elle touche, ni ce qui la rassure. Et si les sèmes de la lenteur, de la patience, de la bienveillance et de la tendresse peuvent renvoyer à un schéma féminin traditionnel, ils semblent davantage au service d’une récusation d’une sexualité bruyante, rapide, frénétique, consumériste : une sexualité-fétiche, une sexualité-injonction. Au sexe bavard, technique et bâclé (26), centré sur la génitalité, est ici opposée une sexualité qui échappe au spectacle. Fontanel suggère de renouer avec le &lt;em&gt;slow sex&lt;/em&gt;, pourrait-on dire, comme d’autres renouent avec le &lt;em&gt;slow food&lt;/em&gt;.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Par ailleurs, c’est notablement le sujet féminin qui amorce un geste vers le corps de l’autre à la clôture du roman. Vers le corps d’un homme qui attend, qui laisse le temps au désir féminin de s’exprimer plutôt que le devancer et lui imposer le sien. Le schéma des femmes inclurait donc dans le registre des scripts sexuels «une &lt;em&gt;chose&lt;/em&gt; qu’une &lt;em&gt;femme&lt;/em&gt; fait à un homme», renversant ainsi la description de l’acte sexuel tel que formulée par Guiraud (1978: 118) – et bien qu’elle ne soit pas à exclure, cette &lt;em&gt;chose&lt;/em&gt; ne se résume pas à la fellation, là où nous conduirait une lecture phallocentrée de cette proposition.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La disponibilité des femmes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Un tel récit, celui d’une personne racontant comment, pendant plusieurs années, elle se serait volontairement refusée à toute sexualité, semble impensable au masculin. Non pas qu’un tel homme ne puisse pas exister, mais en l’occurrence, ce récit dirait tout autre chose –on pense à Mallarmé et autres figures du blasé, ou encore aux farces hollywoodiennes sur l’abstinence des hommes&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref7_h7cshll&quot; title=&quot; Voir 40 jours et 40 nuits, de Michael Lehmann.&quot; href=&quot;#footnote7_h7cshll&quot;&gt;7&lt;/a&gt;. Chose certaine, on ne saurait imaginer l’histoire d’un homme racontant qu’il aurait renoncé à la sexualité précisément parce que ses expériences avec des femmes lui imposant leur désir lui auraient ôté toute faim –car n’est-ce pas, selon le sens commun, les hommes, tout comme les scouts, sont toujours prêts&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref8_jj7dzlr&quot; title=&quot;Selon Raewyn Connell, «la “véritable” masculinité» est pensée «comme inhérente au corps masculin» et ce corps est «conçu comme conduisant et dirigeant l’action (par exemple, les hommes seraient naturellement plus agressifs que les femmes, le viol résulterait d’un désir sexuel incontrôlable ou d’une pulsion violente innée)» (2014: 29). Et si les contours de la «masculinité hégémonique» (2014: 73) sont historiquement et culturellement variables, on pourrait soutenir que l’un des éléments l’attestant réside dans la manifestation d’un appétit sexuel inassouvissable, voire dans la consommation régulière de sexualité.&quot; href=&quot;#footnote8_jj7dzlr&quot;&gt;8&lt;/a&gt;. Cette impossible inversion révèle une autre dimension signifiante de l’œuvre: sous le récit d’une femme qui se prive de vie sexuelle se profile celui d’une femme qui refuse de se rendre disponible sur le «marché au sexe»&lt;a class=&quot;see-footnote&quot; id=&quot;footnoteref9_tu8mspl&quot; title=&quot;Je fais référence au titre d’un entretien entre Judith Butler et Gayle Rubin (2001).&quot; href=&quot;#footnote9_tu8mspl&quot;&gt;9&lt;/a&gt;, et ce second récit nous rappelle que la disponibilité sexuelle est inhérente à la condition de femme dans nos sociétés (Guillaumin, Wittig).&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Jusqu’ici, les scripts sexuels ont été écrits par des hommes, les femmes étant «invitées» à y jouer le rôle d’adoratrices du phallus qui leur était dévolu. Ces patrons sont bel et bien le produit d’une «culture patriarcale et “patrisémique”» (Guiraud, 1978: 132). Certaines inventent de nouveaux scripts, octroyant de nouveaux rôles aux personnages féminins. Fontanel dessine une femme qui se retire de la scène de la sexualité, comme pour mieux la désapprendre, s’en désintoxiquer. Pour ce faire, elle observe, dissèque, analyse les scripts fondés sur les «schémas des hommes»; en creux se révèle ce que pourrait être une autre sexualité, moins bavarde, moins tapageuse, moins technique. Et pour trouver ce qui pourrait la remplacer, il faut d’abord effacer le tableau. Faire silence. C’est ce que fait le personnage de Fontanel, en cessant toute activité sexuelle, le temps que s’effacent de son corps et de sa mémoire les «schémas» que les hommes y ont imprimés. Ce n’est pas tant la sexualité qu’elle refuse, mais l’obligation sociale d’avoir à jouer dans de mauvais scénarios avec de mauvais candidats. C’est bien du «marché au sexe» que la narratrice se retire. Parce que ce marché est régi par une économie patriarcale. Et c’est à cette économie, où le viol d’une jeune fille de 13 ans est chose possible, où la femme est un dispositif à jouir pour les hommes, que Fontanel fait un procès. Économie violente, de laquelle la narratrice s’extrait pour signifier un refus radical à l’endroit des scripts dominants, élaborés sans la participation des femmes. Signifiant aussi par là qu’une autre sexualité est possible, comme on dit : un autre monde est possible.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Selon Rubin, «une théorie radicale du sexe doit identifier, décrire, expliquer et dénoncer l’injustice érotique et l’oppression sexuelle» (Rubin, 2010: 151). C’est bien l’entreprise de Fontanel. Et s’il y a oppression, s’y soustraire constitue un geste d’émancipation. Dans un tel contexte, s’extraire du marché sexuel est un affront à la communauté des hommes; c’est leur barrer l’accès à une ressource. Ce qui n’est pas sans rappeler les propositions théoriques de Monique Wittig, pour qui le lesbianisme est un moyen de sortir du rapport d’appropriation (2001). Mais voilà, il est des hétérosexuelles qui souhaitent aussi définir leur sexualité hors de ce rapport.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Les filles l’apprennent toutes jeunes: les hommes ne «s’en tiennent pas à la théorie», ce que rappelle aussi Annie Ernaux dans &lt;em&gt;Mémoire de fille&lt;/em&gt;. Ce schéma des hommes semble donc s’imposer aux filles dès leur entrée dans la sexualité (Dussault Frenette). Il apparait ainsi que la première injonction du schéma des hommes, c’est bien de s’y soumettre. Et s’en soustraire revient à recouvrer sa liberté. Ce que le roman de Fontanel semble nous dire, c’est que le premier des scripts est probablement l’injonction à participer aux scripts. C’est, rappelons-le, à cette jeune fille qu’elle a été que la narratrice dédie son silence sexuel. Comme si elle lui devait ça : aller à rebours d’une entrée trop hâtive dans la sexualité, précipitée par un homme sans aucune considération pour son (non-)désir.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;«Pourquoi donner à la vie sexuelle une valeur en tant que telle?» (36), demande la narratrice. En effet, ne s’agit-il pas de trouver la valeur qu’elle a pour soi? Car elle est bel et bien chargée «d’un excès de signification» (Rubin, 2010: 156). C’est à l’autonomie qu’aspire la narratrice de Fontanel, la réitération du pronom personnel «mon», dans «mon corps et moi» (25); «mon désir à moi c’était d’attendre» (33), «entre ma peau et moi» (26), ainsi que la personnification du corps, dans «mon corps se révolta» (13), le traduit bien. S’émanciper des impératifs normatifs et trouver son propre chemin, exiger et reprendre «les pleins pouvoirs» (25), recouvrer son agentivité (Lang). Et si, en bout de ligne, l’abstinence est vue comme un exploit, cela trahit le fait que la participation aux jeux sexuels relève bien souvent, de nos jours, davantage d’une injonction sociale que de l’envie.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Références&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;BUTLER, Judith et Gayle S. RUBIN. 2001. &lt;em&gt;Marché au sexe&lt;/em&gt;, trad. de l’américain par Éliane Sokol et Flora Bolter, Paris: EPEL, coll. «Les grands classiques de l&#039;érotologie moderne».&lt;/p&gt;&lt;p&gt;DUSSAULT FRENETTE, Catherine. 2015. &lt;em&gt;L’expression du désir au féminin dans quatre romans québécois contemporains&lt;/em&gt;, Nota Bene.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;ERNAUX, Annie. 2016. &lt;em&gt;Mémoire de fille&lt;/em&gt;, Paris: Gallimard.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;FONTANEL, Sophie. 2011. &lt;em&gt;L’envie&lt;/em&gt;, Paris: Robert Laffont.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;FOUCAULT, Michel. 1976. &lt;em&gt;Histoire de la sexualité, tome I: La volonté de savoir,&lt;/em&gt; Paris: Gallimard.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;GAGNON, John. 2008. «L’utilisation explicite et implicite de la perspective des scripts dans les recherches sur la sexualité», in &lt;em&gt;Les scripts de la sexualité. Essais sur les origines culturelles du désir&lt;/em&gt;, trad. de l’anglais par Marie-Hélène/Sam Bourcier avec Alain Giami, Paris: Payot, 2008, p. 69 135.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;GOFFMAN, Erving. 2002 (1977). &lt;em&gt;L’arrangement des sexes&lt;/em&gt;, trad. de l’anglais par Hervé Maury, Paris: La Dispute.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;GUILLAUMIN, Colette. 1992. &lt;em&gt;Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de nature&lt;/em&gt;, Paris: Côté-femmes.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;GUIRAUD, Pierre. 1978. «La rhétorique de l’érotisme», &lt;em&gt;Sémiologie de la sexualité&lt;/em&gt;, Paris: Payot, p. 107-133.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;LANG, Marie-Ève. 2011. «L’“agentivité sexuelle” des adolescentes et des jeunes femmes : une définition», &lt;em&gt;Recherches féministes&lt;/em&gt;, vol. 24, n° 2, p. 189-209.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;RUBIN, Gayle. 2010. «Penser le sexe. Pour une théorie radicale de la politique de la sexualité», in &lt;em&gt;Surveiller et jouir. Anthropologie politique du sexe,&lt;/em&gt; trad. de l’anglais par Nicole-Claude Mathieu, Epel, p. 135 224.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;__________. 1998 (1975). «L’économie politique du sexe: transactions sur les femmes et systèmes de sexe/genre», trad. de l’anglais par Nicole-Claude Mathieu et Gail Pheterson, &lt;em&gt;Les Cahiers du CEDREF&lt;/em&gt;, n° 7, p. 3-81, &lt;a href=&quot;http://cedref.revues.org/171&quot;&gt;http://cedref.revues.org/171&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;WITTIG, Monique. 2001. &lt;em&gt;La pensée straight&lt;/em&gt;, trad. de l’anglais par Marie-Hélène/Sam Bourcier, Paris: Balland.&lt;/p&gt;

&lt;section  class=&quot;footnotes-wrapper collapsible-wrapper collapsed&quot; data-collapsible-show-label=&quot;Notes&quot; data-collapsible-hide-label=&quot;Notes&quot;&gt;&lt;ul class=&quot;footnotes collapsible-content&quot;&gt;&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote1_fgshxj1&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref1_fgshxj1&quot;&gt;1.&lt;/a&gt; Si, à première vue, le roman peut sembler hétéronormatif, il faut bien voir qu’en les problématisant, le roman travaille précisément à spécifier les rapports hétérosexuels, et à discuter de la politique qui leur est inhérente, plutôt que de les situer sur un horizon hégémonique.&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote2_binjyu9&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref2_binjyu9&quot;&gt;2.&lt;/a&gt; Aussi: «On n’allait pas me prendre» (32).&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote3_kkj4b9t&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref3_kkj4b9t&quot;&gt;3.&lt;/a&gt; Les scripts sexuels peuvent être vus comme des scénarios préétablis entourant les conduites sexuelles; ces scénarios circulent à travers les discours et les objets culturels, influant sur les rapports interpersonnels et les fantasmes, tout en étant influencés par ceux-ci en retour (Gagnon, 2008).&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote4_4poo5jp&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref4_4poo5jp&quot;&gt;4.&lt;/a&gt; Ce qui prolonge la proposition de Goffman pour qui «[c]haque sexe [constitue] un dispositif de formation pour l&#039;autre sexe [...]» (Goffman, 2002: 77).&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote5_38r9ebg&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref5_38r9ebg&quot;&gt;5.&lt;/a&gt; Cela n’est pas sans résonance avec la théorie des scripts, lesquels, selon Gagnon, peuvent être vus comme «des schème[s] cognitif[s] organisé[s]» (Gagnon, 2008: 78), comme des dispositifs heuristiques (80).&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote6_3k84sld&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref6_3k84sld&quot;&gt;6.&lt;/a&gt; C’est bien ce que l’intertexte confirme: «L’envie», c’est aussi le titre d’une chanson de Johnny Hallyday (12). Celle-ci fait entendre une série d’antithèses, variations sur le thème de «trop tue l’envie»: «qu’on me donne le froid pour que j’aime la flamme / Pour que j’aime ma terre qu’on me donne l’exil / Et qu’on m’enferme un an pour rêver à des femmes / […] On m’a trop donné bien avant l’envie […] Qu’on me donne l’envie / l’envie d’avoir envie». «Qu’on m’enferme un an pour rêver à des femmes», dit le chanteur. On le constate, les genres ne sont pas égaux devant le désir: le locuteur exprime un souhait, la narratrice réalise le projet; un an suffit au locuteur; dix sont nécessaires à la narratrice…&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote7_h7cshll&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref7_h7cshll&quot;&gt;7.&lt;/a&gt;  Voir &lt;em&gt;40 jours et 40 nuits&lt;/em&gt;, de Michael Lehmann.&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote8_jj7dzlr&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref8_jj7dzlr&quot;&gt;8.&lt;/a&gt; Selon Raewyn Connell, «la “véritable” masculinité» est pensée «comme inhérente au corps masculin» et ce corps est «conçu comme conduisant et dirigeant l’action (par exemple, les hommes seraient naturellement plus agressifs que les femmes, le viol résulterait d’un désir sexuel incontrôlable ou d’une pulsion violente innée)» (2014: 29). Et si les contours de la «masculinité hégémonique» (2014: 73) sont historiquement et culturellement variables, on pourrait soutenir que l’un des éléments l’attestant réside dans la manifestation d’un appétit sexuel inassouvissable, voire dans la consommation régulière de sexualité.&lt;/li&gt;
&lt;li class=&quot;footnote&quot; id=&quot;footnote9_tu8mspl&quot;&gt;&lt;a class=&quot;footnote-label&quot; href=&quot;#footnoteref9_tu8mspl&quot;&gt;9.&lt;/a&gt; Je fais référence au titre d’un entretien entre Judith Butler et Gayle Rubin (2001).&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;/section&gt;&lt;/div&gt;
      &lt;/div&gt;
&lt;/div&gt;
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      &lt;div class=&quot;field-label&quot;&gt;Teaser: &lt;/div&gt;
    &lt;div class=&quot;field-items&quot;&gt;
          &lt;div class=&quot;field-item even&quot;&gt;«Pendant une longue période, qu’au fond je n’ai à cœur ni de situer dans le temps ni d’estimer ici en nombre d’années, j’ai vécu dans peut-être la pire insubordination de notre époque, qui est l’absence de vie sexuelle» (7). Ainsi débute L’envie, roman de Sophie Fontanel, publié en 2011.&lt;/div&gt;
      &lt;/div&gt;
&lt;/div&gt;
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      &lt;div class=&quot;field-label&quot;&gt;Pour citer ce document: &lt;/div&gt;
    &lt;div class=&quot;field-items&quot;&gt;
          &lt;div class=&quot;field-item even&quot;&gt;&lt;span class=&quot;biblio-authors&quot; &gt;&lt;a href=&quot;/fr/biblio?f%5Bauthor%5D=1856&quot; rel=&quot;nofollow&quot;&gt;Boisclair, Isabelle&lt;/a&gt;&lt;/span&gt;. 2017. « &lt;a href=&quot;/fr/biblio/lenvie-de-sophie-fontanel-se-soustraire-au-schema-des-hommes&quot;&gt;&lt;span class=&quot;biblio-title&quot; &gt;«L&#039;envie» de Sophie Fontanel: se soustraire au «schéma des hommes»&lt;/span&gt;&lt;/a&gt; ». En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. &amp;lt;&lt;a href=&quot;https://oic.uqam.ca/fr/articles/lenvie-de-sophie-fontanel-se-soustraire-au-schema-des-hommes&quot;&gt;https://oic.uqam.ca/fr/articles/lenvie-de-sophie-fontanel-se-soustraire-au-schema-des-hommes&lt;/a&gt;&amp;gt;. Consulté le 1 mai 2023. Publication originale : (&lt;span  style=&quot;font-style: italic;&quot;&gt;Féminismes, sexualités, libertés&lt;/span&gt;. 2017. Montréal : Institut de recherches et d&#039;études féministes (IREF). coll. Agora, vol. Cahier de l&#039;IREF).&lt;span class=&quot;Z3988&quot; title=&quot;ctx_ver=Z39.88-2004&amp;amp;rft_val_fmt=info%3Aofi%2Ffmt%3Akev%3Amtx%3Adc&amp;amp;rft.title=%C2%ABL%26%23039%3Benvie%C2%BB+de+Sophie+Fontanel%3A+se+soustraire+au+%C2%ABsch%C3%A9ma+des+hommes%C2%BB&amp;amp;rft.isbn=978-2-922045-50-5&amp;amp;rft.date=2017&amp;amp;rft.volume=Cahier+de+l%26%23039%3BIREF&amp;amp;rft.aulast=Boisclair&amp;amp;rft.aufirst=Isabelle&amp;amp;rft.pub=Institut+de+recherches+et+d%26%23039%3B%C3%A9tudes+f%C3%A9ministes+%28IREF%29&amp;amp;rft.place=Montr%C3%A9al&quot;&gt;&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;
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      &lt;div class=&quot;field-label&quot;&gt;Pour citer ce document (Computed): &lt;/div&gt;
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 <pubDate>Tue, 22 Feb 2022 20:52:28 +0000</pubDate>
 <dc:creator>Alexia Giroux</dc:creator>
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