
Au cours de l’été 2006, nous avons décrit, classé et analysé des blogues de création littéraire de langue française. Notre mandat était de tenter de déterminer si une nouvelle littérature émerge à travers les blogues. Ainsi, en étudiant ces différentes créations littéraires, nous avons cherché à savoir si certaines d’entre elles possédaient des caractéristiques ou des éléments qui ne pouvaient exister qu’au sein d’un blogue, ce qui constituerait une innovation au sens où nous l’entendons.
Introduction
Nous commencerons par effectuer une description et une analyse générale des blogues que nous avons répertoriés 1, et nous en conclurons que la très grande majorité de ces derniers consistent en un recyclage de genres littéraires préexistants, à savoir que, malgré les spécificités formelles du blogue, la plupart des textes créés sur ce support ne diffèrent pas fondamentalement de textes imprimés. Il existe toutefois une nouvelle catégorie de blogues littéraires, le blogue-œuvre, qui exploite sciemment les particularités du blogue et que l’on peut considérer comme étant le début d’une nouvelle littérature. Nous lui avons assigné un terme plus ou moins arbitraire afin de la décrire; l'utilisation de ce mot est donc à débattre.
Pour la description des résultats, nous passerons par trois points : les concepts de base qui structurent chaque blogue et définissent sa visée créative, les différents genres et natures des contenus des blogues et enfin, les caractéristiques de ces contenus.
Concept
Au niveau conceptuel, les blogues que nous avons trouvés peuvent se répartir essentiellement en cinq groupes. Le premier groupe, intitulé tout simplement « œuvre », rassemble les blogues comportant uniquement de la création littéraire, sous différentes formes: poésie, fiction, textes de création illustrés, et ainsi de suite 2.
Nous avons également trouvé des blogues que nous avons appelés « blogues-carnets », dans lesquels on peut lire aussi bien de la création littéraire que des réflexions personnelles, des notes ou des descriptions du quotidien de l’auteur telles qu’on les trouverait dans un journal intime, mais aussi des recettes de cuisine, des paroles de chansons ou, des opinions littéraires ou des citations diverses 3.
Nous avons mis à part les « blogues-sites d’auteur », tenus par des auteurs publiés, ou cherchant à être publiés 4. Dans ce cas-ci, le blogue est une vitrine pour ces écrivains, qui y diffusent leurs créations et obtiennent une certaine réception à travers les commentaires des lecteurs internautes.
Les « blogues d’écriture collective », quant à eux, invitent les soumissions créatives des internautes, qui sont ensuite mises en ligne; ces créations sont le plus souvent basées sur un thème, une phrase ou une image hebdomadaire 5. Il peut également s’agir de cadavres exquis, chaque internaute ajoutant une phrase ou un paragraphe à la fiction en cours de création.
Enfin, il existe une cinquième catégorie de blogues, à laquelle nous avons cru bon d’attribuer le nom de « blogue-oeuvre » 6. Ce terme sert à désigner les blogues qui ne sont ni des carnets, ni des sites d’auteur, ni de l’écriture collective et qui ne se présentent pas directement comme étant de la création. Plus précisément, ce terme désignerait les blogues où l’auteur essaie d’utiliser les caractéristiques spécifiques du blogue, dont nous parlerons ci-dessous, afin de créer une oeuvre de fiction qui ne peut se classer parmi les genres littéraires traditionnels de fiction, comme la poésie, le roman, la nouvelle littéraire, etc. Il s’agit d’une oeuvre où l’auteur cherche à reconstituer la vie personnelle d’un personnage en créant un blogue d’apparence normale, avec la différence, bien sûr, que tout ce qui y est écrit se trouve à relever de la fiction. La forme littéraire traditionnelle la plus rapprochée de ce type d’écriture serait le roman épistolaire, ou le roman sous forme de journal personnel, quoiqu’il y existe d’importantes différences en raison de la nature du blogue. Cependant, peu de gens ont tenté cette expérience : nous n’avons trouvé que deux blogues pouvant être mis dans la catégorie des « blogues-œuvre », que nous examinerons en détail plus loin. De plus, ce type d’hyperfiction se résume surtout à des expériences littéraires dont le contenu exige un effort de lecture important : en effet, à moins d’avoir suivi le blogue quotidiennement dès ses débuts, lire l’ensemble des billets de manière chronologique afin de se mettre à jour sur le contenu révèle une tâche considérable. Toutefois, l’idée est valable et il serait intéressant de voir si d’autres auteurs s’y essaieront
Contenu
Pour ce qui est du contenu des blogues de création, nous avons trouvé une très forte majorité de poèmes, ainsi qu’une assez grande proportion de nouvelles. Nous avons constaté que beaucoup de textes, qu’ils soient en prose ou en vers, mêlaient texte et image. Certains blogues comportaient de la fiction sérialisée, qu’il s’agisse de romans-feuilletons ou de fictions rédigées en format épistolaire, chaque billet correspondant à une « lettre ».
Nous avons rassemblés certains blogues sous l’étiquette « fiction-réalité » (que l’on aurait également pu appeler « quotidien romancé »), car ces derniers comportaient des textes qui étaient rédigés dans un style à consonance littéraire, mais qui, néanmoins, racontaient à la première personne des événements qui auraient tout aussi bien pu arriver tels quels à l’auteur. Dans ces cas-ci, il était difficile de déterminer s’il s’agissait de fiction pure, de textes autobiographiques (où les événements sont racontés tels qu’ils sont arrivés à l’auteur) ou d’autofiction (où des événements réels sont volontairement mêlés à des événements imaginaires). En effet, l'utilisation habituelle du blogue (c'est-à-dire comme journal intime ou carnet personnel) accentue, dans ces cas-ci, le doute quant à la nature fictive des événements narrés. Il faut cependant souligner que rares étaient les blogues contenant exclusivement de la « fiction-réalité » : dans la majorité des cas, les textes relevant de cette catégorie demeuraient isolés et se trouvaient parmi d’autres textes clairement fictifs ou autobiographiques. De plus, le blogue n’est certainement pas le seul support ayant la possibilité de brouiller l’imaginaire et la réalité (le roman, par exemple, peut en faire autant), ce qui signifie que cette caractéristique au niveau du contenu n’est pas spécifique au blogue. Nous avons cependant jugé utile de souligner l'existence de cette catégorie.
Les blogues d’écriture collective constituent un autre cas à part, car ils permettent à l’internaute de participer directement à l’acte de création, ce qui est propre aux littératures sur Internet. Cependant, ce type de participation, pour intéressante qu’elle soit, ne diffère pas de ce que nous pouvons trouver dans certains forums, et ne peut donc être considérée comme spécifique au blogue. De plus, les blogues de création collective se trouvent toujours à recycler des formes préexistantes, qu’il s’agisse de poèmes ou de nouvelles littéraires. Il est également important de noter que les créations individuelles ne sont le plus souvent reliées que par l’élément de départ fourni par l’administrateur du site (le thème de la semaine, par exemple) : en d’autres mots, elles ne sont pas créées les uns en fonction des autres.
Ironiquement, l’exception créée par la nouvelle catégorie, le blogue-oeuvre, au point de vue du contenu, ne se distingue pas réellement d’un blogue normal (de la catégorie carnet), sauf, bien sûr, par le fait qu’il porte sur une personne fictive. Du point de vue du contenu, le blogue-oeuvre ne diffère aucunement d’un « blogue-carnet ».
Pour formuler un début de réponse à notre problématique à ce stade-ci, il semblerait que la très grande majorité des blogues de création littéraire que nous avons trouvés consistaient principalement en un recyclage de genres littéraires préexistants. En effet, au niveau du genre, la plupart des œuvres que nous avons rencontrées ne différaient aucunement d’œuvres rédigées ou publiées sur papier. Certes, de par la nature du support, des modifications au niveau de la forme sont inévitables : le contenu est obligatoirement mis en ligne sous forme de billets classés dans l’ordre chronologique inversé. Cependant, il semblerait que cette particularité formelle n’a pas d’incidence notable sur le choix du genre littéraire des créations : la majorité des écrivains blogueurs transposent directement leurs poèmes, nouvelles et chapitres sur leur blogue.
Il est très important de préciser que, dans le cadre de cette problématique, nous n’avons pas tenu compte de la qualité des œuvres (nous avons en effet trouvé des textes de tous les niveaux), mais uniquement de leur portée conceptuelle. Or, force est de constater qu’on trouve pour l’instant peu de blogues de création littéraire qui innovent à ce niveau-là, en exploitant les spécificités du blogue pour créer une nouvelle littérature qui serait unique au blogue. Nous avons d’ailleurs été très étonnés de ne pas trouver plus de blogues-oeuvre.
Caractéristiques
Cela dit, s’il y a peu de caractéristiques spécifiques aux créations sur blogue au niveau formel et générique, il est néanmoins possible d’énumérer des caractéristiques communes au niveau du contenu. De manière générale, les œuvres que nous avons rencontrées étaient, pour la plupart, 1) isolées, 2) spontanées, 3) brèves.
Elles sont isolées, parce qu’il est rare de trouver un blogue formant un tout structuré et cohérent. La proportion de « blogues / carnets » en est la preuve. La plupart des blogues de création littéraire sont constitués de billets qui tournent parfois autour d’un même thème, mais ne semblent pas avoir été écrits en fonction les uns des autres. Même dans le cas des blogues d’écriture collective, les billets fondés sur un même titre, une même photo ou une même phrase n’ont pas grand-chose d’autre en commun, étant donné qu’ils sont indépendants : ainsi, ils forment un amalgame de fragments, plutôt qu'une mosaïque où chaque fragment serait conçu en fonction des autres. Même lorsqu'il s'agit d'un projet collectif, les différentes œuvres demeurent largement isolées.
Ces œuvres sont spontanées, car les billets des blogues littéraires semblent souvent écrits de manière impulsive et rapide, comme en témoignent les fautes de frappe, d’orthographe et de mise en page que l’on peut rencontrer même dans les blogues d’écrivains ou d’écrivains aspirants. Nous avions souvent l'impression que les blogues servent littéralement de carnets de brouillon. Il est clair, cependant, que ce n’est pas obligatoirement le cas, mais c’est néanmoins ce que nous avons constaté jusqu’à présent.
Finalement, ces œuvres sont le plus souvent brèves. Ceci peut s’expliquer par le fait que le blogue est par nature un médium qui se consulte quotidiennement et rapidement. Cela explique la très grande quantité de poèmes, et plus précisément de haïkus, que nous avons trouvée : il s’agit en effet de textes brefs, qui peuvent être lus rapidement. C’est aussi pour cette raison que les blogues comportant des romans-feuilletons sont problématiques à lire, car, à moins d’avoir suivi l’histoire depuis le début, le lecteur est obligé de lire les archives de manière chronologique, ce qui est contraire aux habitudes de lecture du lecteur de blogues. Ces habitudes de lecture se reflètent d’ailleurs dans les commentaires, qui sont, soit dit en passant, peu nombreux : ces derniers sont en effet souvent très brefs et ne proposent quasiment jamais de critique constructive ou d’analyse.
En résumé, nous pourrions dire que les blogues de création littéraire sont victimes de leur facilité. En effet, créer un blogue est extrêmement simple et n’importe qui aujourd’hui peut mettre ses textes en ligne gratuitement et au prix de peu d’efforts. Mais il semblerait que, du fait même de cette facilité, très peu de gens sont poussés à transformer leur blogue en un projet littéraire cohérent et structuré. Ce phénomène se trouve accentué par l’absence d’institution autour de la création littéraire dans les blogues, du moins pour ce qui est des blogues francophones à l’heure actuelle. En effet, cette absence rend toute solidarité ou compétition entre les blogueurs plus difficile, retardant ainsi le développement d’une nouvelle littérature. Par comparaison, la création littéraire des blogues anglophones est plus encadrée, comme en témoigne, par exemple, la création en 2006 du Blooker Prize, un prix attribué aux meilleurs ouvrages publiés dont le contenu était à l’origine écrit sur un blogue ou un site Web.
Tout cela n’empêche certes pas que nous avons trouvé des textes francophones de qualité sur certains blogues littéraires, mais, puisque nous parlons en premier lieu d’enjeux conceptuels, force est de reconnaître que, dans la majorité des cas, il n’y a pas d’innovation à ce niveau. De plus, nous pouvons dire que, s’il est possible établir des caractéristiques communes aux créations sur blogue, ce n’est pas parce que les auteurs exploitent les spécificités du médium, mais plutôt parce que le médium impose ses restrictions aux écrivains blogueurs: si les textes littéraires créés sur blogue sont isolés, spontanés et brefs, c'est parce que le blogue en tant que support favorise la création et la lecture de tels textes.
Le blogue-oeuvre
Cela dit, le blogue-oeuvre présente, comme nous l’avons mentionné, une exception. Toutefois, il fut très difficile de trouver cette nouvelle forme de littérature sur le Web francophone et il semblerait que seulement deux auteurs se sont donnés la tâche d’allier littérature et blogue au niveau conceptuel, en langue française. L’un d’entre eux s’intitule La cible 7, écrit par Philippe de Jonckheere. Celui-ci est intéressant car il s’agit, à notre connaissance, du seul « roman-feuilleton » sous forme de blogue achevé (les autres ont une durée de vie moyenne d’environ 2-3 mois). Il s’agit d’un blogue très typique, de la catégorie carnet, où l’auteur met en scène sa propre vie quotidienne et décrit ses journées avec parfois un peu trop de détails. Le seul élément qui relève directement de la fiction est la partie où l’auteur engage un tueur à gages pour se tuer lui-même, déterminant la date de sa propre mort.
Étant donné que l’auteur a écrit des entrées pendant 6 mois (de juillet à décembre), le volume total de ce texte équivaut au moins à celui d’un petit roman. Mais pour le lire de façon chronologique (donc, en partant du billet le moins récent), il faut lire les entrées du bas et remonter jusqu'en haut de la page, ce qui est contraire aux habitudes de lecture de blogues, puisque normalement, le billet le plus récent est en tête de page. Ce problème de lecture ne se produit seulement que si le blogue est terminé, ou si quelqu'un entame la lecture d'un blogue déjà commencé – le lecteur qui le suit au fur et à mesure ne verrait, a priori, aucune différence entre le blogue-oeuvre et un blogue normal. Cela montre bien que le blogue-oeuvre (et par extension, le blogue en général) vise à brouiller le réel et la fiction.
Il est aussi important de noter que, d’un point de vue narratif, l’histoire ne suit jamais un fil strictement linéaire et peut varier grandement de jour en jour. L’auteur ne se limite pas à un seul style d’écriture, et sa quête consiste davantage à créer un personnage qui vit, connaissant la date de sa mort, que de créer une histoire romanesque ou dramatique proprement dite.
Le deuxième blogue-oeuvre que nous avons trouvé constitue en réalité un réseau de blogues, intitulé La disparition du Général Proust 8. Ce titre englobe un total de 18 blogues différents (la dernière fois que nous avons vérifié), qui documentent les événements de la vie de plusieurs personnages fictifs, dont un dénommé Marc Hodges, et leurs interactions. Donc, il y a un blogue contenant la création littéraire de Marc Hodges, un autre avec sa poésie, et puis un avec sa poésie destinée à quelqu’un d’autre, etc. Chaque personnage de l’histoire tient un blogue différent, exception faite de Hodges qui, lui, en a plusieurs. Le but de l’auteur est semblable à celui de La cible, c’est-à-dire dresser le portrait de chacun en recréant les traces qu’ils ou elles auraient laissées sur le Web, c’est-à-dire, dans ce cas, leurs blogues.
La prémisse de cette série de blogues est bien simple, et se trouve bien résumée dans un article de Anne-Marie Boisvert, qui écrit pour le Magazine électronique du CIAC :
Le « Général » a disparu, victime d'un attentat. Complot de famille, manigances politiques, les deux à la fois, peut-être ? Il y a enquête, et dans un « Salon », une dizaine de personnages de son entourage s'interrogent sur les circonstances de cette disparition, sur les motifs et les secrets possibles des uns et des autres : « la surveillance est générale », « la méfiance s'installe », et le « désarroi ». En même temps, la « passion » règne. […] C'est ainsi que s'écrit l'hyperfiction La disparition du Général Proust, comme un work-in-progress, « un récit de récits en expansion perpétuelle », « soumis à des changements permanents » et sans « version définitive ». Multipliant les points de vue et les points de fuite, cette hyperfiction court sur plusieurs blogues (treize à ce jour) [plutôt dix-huit maintenant] qui se développent parallèlement, se croisent, parfois, jouant les uns contre les autres, en contrepoint, mais sans se fondre. 9
Ainsi, l’auteur n’utilise pas le blogue-oeuvre afin d’écrire une histoire, mais plutôt afin de créer des personnages (que nous, les lecteurs, ne connaissons que par le blogue) qui eux, donnent vie à l’histoire (se déroulant toujours quelque part « derrière les rideaux »).
Évidemment, l’histoire racontée par l’entremise de ces blogues est extrêmement fragmentaire, dispersée, et seul les lecteurs les plus déterminés sauront tout lire afin de connaître les enjeux de la situation et de (nous le présumons) découvrir où se trouve le fameux général, et qui est responsable de sa disparition. En se fiant uniquement au nombre de commentaires, nous devons conclure que peu de gens se donnent la peine de tout lire.
Le titre de ce grand cycle de blogues-oeuvre réfère, en quelque sorte, à la disparition de la littérature dans le Web, et particulièrement dans la forme du blogue. L’auteur se distingue des autres blogueurs par sa connaissance de cette forme et par son désir de la subvertir, ce qui lui permet d’embrouiller les lignes entre fiction et réalité. Toutefois, Balpe lui-même (qui se trouve à être, lui aussi, pris dans la fiction entourant la fameuse disparition) refuse aujourd’hui de trancher et de dire où commence et où se termine la réalité dans son œuvre.
Il est également important de remarquer que Balpe utilise des algorithmes d’écriture automatique pour ce cycle de blogues; il ne se charge donc pas de l’écriture des entrées au jour le jour. En soi, le fait qu’un algorithme est largement responsable de ces blogues montre à quel point il s’agit d’une forme d’écriture isolée, facile d’accès et ne nécessitant pas autant de suite dans les idées qu’une oeuvre de littérature traditionnelle.
Pour résumer, le trait commun (parmi l’échantillon forcément limité) des blogues-oeuvre est leur utilisation des particularités principales du blogue afin de créer un ou des personnages fictifs, à partir desquels une fiction plus large se crée. Il s’agit presque d’un processus inversé par rapport à la littérature traditionnelle, où les personnages ne sont que des acteurs dans l’univers de la fiction; ici, c’est clairement la fiction qui découle des personnages et non l’inverse. Le blogue-oeuvre est donc isolé, car même si le personnage est fictif, les éléments apportés par l’auteur ne sont pas nécessairement suivis de façon régulière, au jour le jour. Les éléments du récit sont éparpillés, éclatés, vu de différentes perspectives. Le blogue-oeuvre donne également une impression de spontanéité. L’auteur peut choisir, par exemple, d’insérer des fautes d’orthographe et de grammaire intentionnelles afin de faire avancer l’histoire, de montrer les états d’âme du personnage et de lui donner des traits de personnalité. Enfin, le blogue-oeuvre est bref et éphémère (du moins, en prenant chaque entrée séparément), puisque, à la manière d’un blogue-carnet, il se suit quotidiennement, en ordre chronologique inverse (l’entrée la plus récente est toujours placée en haut de page).
Il est donc possible de déduire que le blogue-oeuvre suit la même forme qu’un blogue-carnet « normal » et que pour en créer un, il s’agirait, au fond, de prendre les caractéristiques du médium comme outils de création plutôt que comme limites; un blogue-oeuvre crée sa fiction par sa nature spontanée, isolée, brève et éphémère.
À partir de ces deux exemples de blogue-oeuvres, il est possible d’envisager que d’autres auteurs francophones tenteront leur coup un jour. Pour l’instant, le phénomène semble de loin plus populaire dans le monde anglophone, où il est l’objet de questionnement, de confusion et même parfois de méfiance 10.
Constat général
La création littéraire dans les blogues est rare. Les gens qui écrivent des poèmes pratiquent souvent l’écriture automatique. Loin de nous de prétendre qu’on ne peut trouver quelques perles rares dans cet océan – mais le fait reste qu’une grande majorité de blogues sont victimes de leur facilité.
Parmi les blogues de création littéraire intéressants, nous avons souvent trouvé qu’une volonté de « refaire » ce qui a déjà été fait en littérature. Par exemple : des romans-feuilletons sous forme de blogues, des « photo-romans », etc. Les blogues qui tentent d’exploiter les caractéristiques particulières de ce médium ne sont que des exceptions, mais pour les besoins de la cause, nous avons trouvé important d’en faire une nouvelle catégorie et de lui donner un nom : le blogue-oeuvre.
Quant à la question principale entourant cette recherche, nous pouvons maintenant répondre : Oui, il existe une nouvelle forme littéraire découlant de la forme du blogue; toutefois, seulement deux auteurs (selon nos recherches) semblent avoir tenté l’expérience parmi l’échantillon de blogueurs francophones. Le premier, de façon plutôt timide et limitée; le second, de façon éclatée, difficile à appréhender. Reste à savoir si, de un, cette nouvelle forme d’hyperfiction, le blogue-oeuvre, saura susciter l’intérêt du public (ce qui est un non-lieu jusqu’à présent, il semblerait) et de deux, s’il saura susciter l’intérêt d’auteurs potentiels (qui pourraient tenter leur chance avec ce genre d’expérience) et s’il permettra de jouer avec les limites de la fiction et de la réalité dans le Web. Tout compte fait, il sera intéressant d’observer le développement de cette nouvelle forme et de voir où elle ira au fil des ans.
[1] - Ci-dessous les statistiques des résultats obtenus :
501 sites répertoriés au total
297 sites décrits
161 blogues dans la catégorie « oeuvre »
84 blogues dans la catégorie « carnet »
39 blogues dans la catégorie « site d'auteur »
8 blogues qui se définissent exclusivement par l'écriture collective
212 blogues contiennent de la poésie
142 blogues contiennent de la fiction (nouvelles littéraires ou autres)
38 blogues contiennent de la fiction-réalité
20 blogues peuvent se classifier comme blogues-oeuvre (18 faisant partie du cycle La disparition du Général Proust) – ces sites sont répertoriés dans la catégorie « oeuvre »
[2] - Voir, par exemple, L’Oeil Ouvert (http://ossiane.blog.lemonde.fr/ossiane/), dans lequel l’auteure crée des calligrammes à partir de ses propres photographies et haïkus, ou encore Mon Monde ouvert aux autres (http://monmondeouvertauxautres.over-blog.com/), qui contient un grand nombre de poèmes du cru de l’auteur.
[3] - Voir J’écris parce que je chante mal (http://demetan.blogspot.com/), qui contient notamment une rubrique « Nouvelle » contenant des textes de fiction et une rubrique « Journal ».
[4] - Voir le blogue de Patricia Parry (http://www.patriciaparry.com), qui contient des extraits de ses romans publiés ou en cours d’écriture.
[5] - Voir Paroles Plurielles (http://coumarine2.canalblog.com/), où une photo et un incipit sont proposés toutes les deux semaines.
[6] - Le terme n’est cependant pas fixe, et nous n’avons pas encore déterminé s’il s’agit de la meilleure manière pour décrire le phénomène en question.
[7] - http://www.desordre.net/textes/romans/cible/index.htm
[8] - Le blogue « principal » se trouve au http://generalproust.oldiblog.com/ Pour avoir la liste entière, rendez vous au http://jpbalpe.blogdrive.com/ ; celle-ci se trouve dans la colonne de droite, en dessous du profil et du calendrier.
[9] - http://www.ciac.ca/magazine/archives/no_24/oeuvre4.htm
[10] - Si on se trouve face à un blogue-oeuvre bien écrit, il sera difficile de distinguer réalité de fiction.